ACTE DEUXIÈME
Le premier acte a montré Warbeck dans sa représentation extérieure ; maintenant on va pénétrer dans son intérieur. La brillante enveloppe disparaît: on le voit négligé et traité indignement par les propres serviteurs que Marguerite a placés près de lui. Quelques-uns ont des doutes sur lui, et en conséquence le méprisent; d'autres, qui croient à la réalité de son apparence, font peu de cas de lui, parce qu'il est pauvre et vit aux dépens de sa parente. Celte double misère d'un imposteur qui joue le rôle d'un prince, et d'un vrai prince qui est sans ressources, se réunit sur une môme lôte ; il manque du nécessaire, et regrette dans sa royale posilion le bonheur et l'abondance dont il jouissait auparavant dans la condition privée.
Warbeck joue son rôle avec un imperturbable «érieux, une certaine gravité et une croyance en lui-môme. Tant qu'il représente Richard, il est Richard ; il l'est consciencieusement vis-à-vis de lui-même, et môme jusqu'à un certain point vis-àvig des complices de la fourberie Ce semblant ne doit en aucune façon rappeler l'art d'un comédien, c'est plutôt un office dont il a été revêtu et avec lequel il s'identifie, qu'un masque qu'il a pris. Le premier pas une fois fait, il a entièrement mis de côté son existence précédente; en prenant sa résolution, il a adopté toutes les démarches qui découlent de sa première démarche , Cil il n'est jamais embarrassé des détails de son
rôle, parce qu'il en a saisi l'ensemble. Un certaine obscurité poétique dont il enveloppe « lui-même et son rôle, une certaine supcrslitioi une certaine nuance d'aliénation mentale, justi fient son caractère moral ; et précisément ce qi aux yeux de la duchesse le fait passer pour ur espèce de fou, lui sert d'excuse.
Il n'ose jamais se plaindre, même à la fin, lor, que l'amour l'a pénétré. 11 souffre les chagrii avec une mélancolie contenue; il fait le bien av( grandeur et fierté, et une certaine sécheresse qi ne vient point du sentiment, mais plutôt de la m; nière d'être, et d'une dignité naturelle indépei dante de la réflexion.
On comprend facilement, et l'on doit trouve naturel qu'un tendre intérêt pour le faux Richar ail pris naissance dans le cœur de la princesse ci soit même devenu de l'amour. C'est un effet de '■■ fourberie auquel on n'avait point songé, et qi cependant était assez simple. — Il est tragique » voir un noble caractère se trouver entraîné à c funestes relations par un sentiment d'humaniti et d'observer que ceux qui ont travaillé seulemei dans des vues perverses ont fait naître une nol passion.
La princesse est une simple femme qui n'a ri de royal ; sa naissance et son rang semblent st lemcnt une borne et un obstacle qui arrêtt i l'impulsion de son noble naturel. La grandeur n
PLAN DE WARBEGR
aucun charme pour elle , elle n'a d'autre pensée aue le bonheur du cœur; elle ne rappelle sa naissance que lorsque avec une certaine exaltation elle parle de la condition privée, qui se présente à elle sous un jour poétique, précisément parce qu'elle n'en jouit pas, précisément parce qu'elle en est éloignée.
Adélaïde est plus occupée de l'amour qu'elle a pour Warbeck que de celui qu'il a pour elle. Elle est d'une nature résignée et accoutumée à être sacrifiée; elle n'ose pas espérer de s'élever jusqu'à celui qu'elle aime; seulement elle envie l'heureuse femme qui un jour le possédera : il épousera la fille de quelque roi riche ou puissant ; mais elle, elle n'est qu'une pauvre orpheline, ne subsistant que des bontés d'une parente.
Warbeck, dont le caractère lutte pour conserver quelque individualité, est au pouvoir d'une femme fausse, impérieuse, puissante, irréconciliable, qui semble son mauvais génie. Il s'est vendu à elle. Ses rapports avec elle sont humilians et l'écrasent, quoi qu'il puisse faire pour les ennoblir. Elle ne voit jamais en lui que son instrument, que le faux York, qu'un imposteur; en conséquence, ses exigences envers lui sont dénuées de délicatesse, et sans nul égard pour ses sentimens personnels d'honneur. En vain il veut se relever; elle le rappelle toujours à leurs relations humiliantes, qu'il oublierait si volontiers, qu'il doit même oublier pour pouvoir bien jouer son rôle. En public, elle l'honore, elle le caresse; dans l'intimité, elle le tyrannise, elle lui prescrit et lui commande ce qu'en public il doit vouloir ou ne pas vouloir; eu public, elle feint de regarder tous ses désirs comme des ordres, et lui propose de faire ce qu'en secret elle lui a formellement défendu. Malheur à lui s'il voulait de son libre arbitre décider de quelque chose ! Cependant il s'y risque quelquefois; alors elle est mécontente et irritée.
Adélaïde découvre la position gênée de Warbeck; elle essaye de l'améliorer S'il n'accepte
pas sur-le champ les dons de sa générosité, il est cependant heureux de cette preuve de son amour.
Éric tente de diriger quelque méchant coup
)ntre Warbeck, pour le couvrir d'opprobre; il roduit un homme abject, dont les témoignages ont fort injurieux à Warbeck. Warbeck montre
beaucoup de fermeté et de noblesse. La ruse est découverte, elle tourne à la honte d'Éric.
l.a duchesse est sur-le-champ informée de cet incident par Belmont, et vient elle-même réconcilier les deux princes; elle veut que Warbeck donne la main à son ennemi ; et comme il s'y refuse, elle lui fait entendre que telle est sa volonté. Elle donne par-là l'impression qu'Eric est un vrai prince, et fait sentira Warbeck sa dépendance et son néant, toutefois de manière à être comprise de lui seul.
Une espèce d'aventurier ambassadeur vient, au nom d'Edouard de Clarence, demander pour lui un sauf-conduit, afin qu'il vienne à Bruxelles se présenter à la duchesse sa tante, et mettre sous ses yeux les preuves de sa naissance. Il s'est échappé de la Tour de Londres , et vient faire valoir ses droits au trône d'Angleterre. Marguerite ne doute pas un moment de la fourberie; mais il entre dans ses vues de la favoriser. Elle montre donc du penchant à y prêter la main, mais Warbeck s'y oppose avec vivacité. Marguerite, avec un ton où se cache la domination, le remet à sa place, et lui fait sentir qu'il n'a pas voix en cette affaire. W;irbeck doit se taire : cependant il sort, en déclarant que le glaive en décidera entre le prince de Clarence et lui.
Marguerite, restée seule avec Belmont, remarque avec un mécontentement dédaigneux que Warbeck commence à se croire quelque chose. Elle a déjà depuis long-temps de l'éloignement pour lui ; il a des prétentions qui commencent à exciter sa haine. Non seulement elle ne le trouve pas assez soumis, mais la comédie même qu'elle joue avec lui est lourde pour elle, et son existence comme prince d'York, comme son neveu, humilie sa fierté.
Pendant que Marguerite est dans cette disposition malveillante, Adélaïde arrive en grande émotion, pour la supplier de l'affranchir du mariage avec le prince de Gothland ; Adélaïde trahit en même temps le tendre intérêt qu'elle prend à Warbeck, et par là anime encore plus la duchesse, déjà irritée contre lui; elle s'éloigne, et ordonne rudement à Adélaïde de ne plus penser à l'un, et de regarder l'autre comme son époux. La cérémonie se fera au plus vite, et Adélaïde se trouve dans la plus vive angoisse.
THÉÂTRE DE SCHILLER
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