‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 553 sur 637 · MA H FA · texte numérisé non relu

MA H FA

Apprends qu'en Pologne un impudent renégî après avoir abjuré son Dieu en rompant crim nellement ses vœux monastiques, s'est attribué noble nom de ton fils, de ce fils que la mort ravit dans son enfance; cet imposteur témérai se vante d'être de ton sang, se donne pour le t du czar Iwan. Un waywode de Pologne a romj la paix, et il conduit ce faux roi que lui-même suscité; il s'avance sur nos frontières avec ui forte armée, il essaie d'égarer le cœur fidèle d Busses et de les entraîner à la trahison et à

révolte

Dans sa bon

paternelle, le czar m'a envoyé vers toi; tuhonor les mânes de ton fils; tu ne voudras pas endur qu'un impudent aventurier lui dérobe son nn dans le tombeau, et s'empare audacieusemenl i ses droits; tu déclareras hautement a la face ( monde que tu ne le reconnais point pour ton lil tunepresseras point sur ton noblecœurun vag, bond étranger: le czar attend de toi que tu di mentiras cette honteuse supposition avec la jus colère qu'elle doit exciter.

MARFA, qui pendant tout ce discours asemblé i proie aux plus vives émotions.

Qu*entends-je, archevêque, est-il possible? Di moi, par quelles marques, par quelles puissant preuves ce téméraire aventurier s'est-il accrédi comme le fils d'Iwan dont nous avons pleuré mort?

JOB

C'est par une ressemblance fugitive avec Iwai par un écrit tombé par hasard entre ses main par un précieux joyau dont il fait parade, qu'il trompé le vulgaire, avide d'illusions.

MARFA

Quel joyau? Ah! explique-toi.

JOB

Une croix d'or ornée de neuf émeraudes, qi fut, dit-il, suspendue à son cou lors de sou bap téme.

MARFA

Que dites-vous? Il montre cet ornement? (£ ^'efforçant de demeurer calme. ) Et comraei prétend-il s'être sauvé?

JOB

Un fidèle serviteur, un diacre, l'aurait arracli la mort et à l'incendie, puis 1 aurait secrèteni' conduit à Smolensk.

MARFA

Mais où s'est- il caché? où prétend-il qu'il vécu inconnu jusqu'à cette heure?

JOB

Il croissait dans le couvent de Tschudow, in connu à lui-même ; de là il s'est enfui en Litliuani

DEME

et en Pologne, où il se mit au service du prince de Sendomir, jusqu'à ce qu'un hasard lui eût découvert sa naissance.

M A RFA.

A-t-il pu par de telles fables gagner des amis qui risquent pour lui leur sang et leur vie?

JOB

Czarine, le cœur du Polonais est perfide, et il regarde avec envie notre patrie florissante : tout prétexte lui est bon pour allumer la guerre sur nos frontières.

MARFA

Cependant n'y a-t-il pas même en Moscovie de crédules âmes que cette œuvre de mensonge a su séduire ?

JOB. -

Le cœur des peuples est inconstant, princesse ; ils aiment le changement, ils croient gagner à une nouvelle domination, l'audacieuse assurance du mensonge les entraîne, et le merveilleux trouve faveur et croyance; c'est pourquoi le czar souhaite que tu dissipes l'erreur du peuple: toi seule peux le faire; un mot de toi, et l'imposteur qui impudemment se dit ton fils retombe dans le néant. Je nie réjouis de te voir ainsi émue; cette téméniire fourberie t'indigne, je le vois, et ton front est ennammé d'une noble colère.

MARFA

Et oij, dites-le-moi, où est maintenant retenu celui qui ose se donner pour mon fils?

JOB

Déjà il approche de Tschernikow; c'est de Kiow, dit on, qu'il est entré en campagne : une armée polonaise de cavalerie légère marche à sa suite, et il a rassemblé une troupe de Cosaques du Don.

MARFA

0 Dieu tout-puissant, grâces te soient renduesl oui, je te remercie de m'avoir enfin donné la liberté et la vengeance!

JOB

Qu'est-ce donc, Marfa? ai-je bien entendu?

MARFA

0 puissances célestes ! conduisez-le au succès, que vos saints anges guident ses étendards !

JOB

Est-il possible? comment cet imposteur pourrait-il...

MARFA

Il est mon fils, à tous ces signes je le reconnais; je le reconnais à la terreur de ton czar : c'est lui, il est vivant, il approche! Tyran, descends du trône! tremble! il vit le rejeton de la racedeRuric; le vrai czar, le légitime héritier vient; il vient, et demande compte de son patrimoine.

JOB

Insensée, penses-lu à ce que tu dis?

MARFA

11 luit enfin le jour de la vengeance, le jour de la restauration; le ciel tire l'innocence de la nuit des tombeaux pour la produire au jour. Cet or-

TRIUS 469

; gueilleux Godunow, mon mortel ennemi, est obligé de ramper à mes pieds pour demander sa grâce; ils sont accomplis mes vœux les plus srdens !

JOB

La haine peut-elle aveugler à un tel point?

MARFA

La peur a-t-elle pu aveugler ton czar au point d'attendre son salut de moi, de moi qu'il a si cruellement offensée?

Dois- je donc renier le fils que le ciel, par un miracle, rappelle pourmoi du tombeau? Dois-je,pour plaire au meurtrier de ma race, à celui qui a accumulé sur moi des malheurs sans mesure, repousser la délivrance que Dieu m'envoie enfin, au milieu de la profondeur de mon désespoir?

JOB

MARFA

Non, tu ne m'échapperas pas; il te faudra m'entendre : tu es en mon pouvoir, et je ne te laisserai point aller. Oh! enfin je puis soulager mon âme ; enfin je puis répandre sur mon ennemi une colère si long-temps contenue au fond

de mon cœur

. . . .Qui me jeta vivante dans ce tombeau, lorsque j'étais encore dans toute la force de ma jeunesse, et que mon sein était rempli de l'ardeur du sentiment? qui arracha d'auprès de moi mon fils bien-aimé? qui envoya des meurtriers pour l'égorger? Oh! nulles paroles ne peuvent exprimer ce que j'ai souffert, lorsque durant les longues nuits étoilées, agitée par de douloureux transports, je mesurais le cours des heures par le cours de mes larmes. Le jour de la délivrance et de la vengeance est arrivé. Le puissant est tombé en mon pouvoir.

JOB

Tu crois que le czar te redoute?

MARFA

Il est en mon pouvoir. Un mot, un seul mot de ma bouche peut décider de son sort. C'est pour cela que ton maître t'a envoyé vers moi. Tous les peuples delà Russie etde la Pologne ont en ce moment les yeux sur moi. Si je reconnais le czarowitz pour le fils d'Iwan et de moi. tout lui rendra hommage, l'empire est à lui : si je le renie, il est perdu. En effet, qui imaginerait qu'une mère véritable, qu'une mère aussi cruellement offensée que moi, pût, d'intelligence avec le meurtrier de sa race, désavouer le fils de son cœur? Il ne m'en coûterait qu'un mot, et l'univers l'abandonnerait comme un imposteur. — N'est-ce pas vrai? on voudrait obtenir ce mot de moi. — Avouez que je pourrais rendre un grand service à Godunow !

JOB

Tu pourrais rendre un grand service à ton pays. Tu pourrais, en rendant hommage à la vérité, préserver l'empire d'une cruelle guerre. Toi-même tu ne doutes pas de la mort de ton fils ;

THTîlATRE DE SCHILLER

pourras-tu rendre témoignage contre ta conscience?

MA RFA.

Je l'ai pleuré durant seize ans , mais je n'avais jamais vu ses restes, l.a voix publique et ma douleur me persuadèrent qu'il était mort. Ce serait une impiété de vouloir tracer, par un doute téméraire, des limites à la toute-puissance divine. S'il n'était pas le fils de mon coeur, il serait du moins le fils de ma vengeance. Je l'accepte comme un enfant que le ciel vengeur a enfanté pour moi.

JOB

Malheureuse! lu braves l'homme puissant! La retraite du cloître ne peut te dérober à son bras.

HARFA.

Il peut me tuer; il peut étouffer ma voix dans le tombeau ou dans la nuit d'un cachot, et l'empêcher de retentir dans tout l'univers ; il le peut; mais il ne peut me faire dire ce que je ne veux pas dire; cela lui est impossible. — Malgré toute ton habileté, il n'a pas atteint son but.

JOB

Est-ce ton dernier mot? Penses-y bien ! N'apporterai-je pas au czar une meilleure réponse?

M A RFA.

Qu'il s'en fie à la bonté du ciel, s'il l'ose, et à l'amour de son peuple, s'il le possède.

JOB

C'en est assez. Tu es résolue à te perdre : tu t'appuies sur un faible roseau qui se brisera, et tu t'écrouleras avec lui. ^

MARFA, seule.

C'est mon fils, je n'en puis douter. Les hordes sauvages et libres des déserts s'arment pour lui ; un orgueilleux Polonais, un palatin, attache le sort de sa noble fille à l'or pur de sa bonne cause. Et moi seule je le rejetterais! moi, sa mère! et moi seule je ne me laisserais pas entraîner à cet éfan de joie qui saisit et transporte tous les cœurs, qui ébranle l'univers entier! C'est mon fils; je le crois, je veux le croire ; j'accepte avec une vive confiance la délivrance que le ciel m'envoie.

C'est lui, il vient avec une forte armée me délivrer et venger ma honte! Entendez les clairons, entendez les trompettes guerrières. Peuples du midi et de l'aurore, sortez de vos forêts, de vos steppes éternelles ; accourez, revêtus d'habillemens variés, parlant des langages divers; que le cheval, que le renne, que le chameau vous amènent ici ! Précipitez-vous, innombrables comme les vagues de la mer, et pressez-vous autour des bannières de votre roi !

Eh! pourquoi, lorsque mes sentimens sont infinis, suis-jc ici retenue, enchaînée, contrainte? 0 toi, soleil éternel qui tournes autour du globe de la terre, charge-toi de mes vœux: Et toi, souffle de l'air, que rien n'arrête dans ta course immense et rapide, porte-lui mes souhaits. Je n'ai rien que mes prières et mes supplications; elles s'élèvent brûlantes du fond do mon âme, et je

dirige leur vol vers les sommets célestes, comme une armée que j'enverrais à son secours. ;

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