‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 571 sur 637 · BÉATRIX , DON MANUEL · texte numérisé non relu

BÉATRIX , DON MANUEL

BÉATRIX

C'est toi, je te revois, cruel ! tu m'as laissée j long-temps , bien long-temps en proie à l'inquié- I tude , à toutes les terreurs ; mais n'en parlons ; plus', je te revois! C'est dans tes bras chéris qu'est i mon asile , qu'est ma protection contre tous les ! dangers; viens, ils sont partis. Voici le moment ! de fuir, allons, il n'y a pas un instant à perdre. I ( Elle veut alors l'entraîner et le regarde plus I attentivement que d'abord ) Mais que se passej l-il en toi ? Tu m'accueilles avec réserve et gravité, tu t'arraches de mes bras consme si tu vouj lais t'éioigner de moi ? Je ne te reconnais pas. Est-ce bien don Manuel, mon époux, mon bien- I aimé ?

Béatrix !

BÉATRIX

Non, ne réponds point , ce n'est point le temps ides discours. Hâtons-nous de partir au plus vite; cet instant est précieux.

I Demeure, réponds-moi.

BÉATRIX

Partons avant que ces hommes cruels puissent jrevenir.

Demeure , ces hommes ne peuvent nous nuire.

Cependant tu ne les connais pas. Viens , fuyons.

Défendue par mon bras, que peux-tu craindre?

BÉATRIX

Crois-moi, ces hommes sont puissans.

Aucun n'est plus puissant que moi, 6 ma bienaimée !

BÉATRIX

Tu es seul contre tant d'ennemis !

Tu me crois seul ? Ces hommes que tu redoutes...

BÉATRIX

Tu ne les connais pas ; tu ne sais pas à qui ils obéissent.

Ils obéissent à moi, et je suis leur souverain.

BÉATRIX

Tu es... La terreur a traversé mon âme.

Connais-moi enfin , Béatrix ; je ne suis point ce que je t'ai paru jusqu'ici, un pauvre chevalier, un inconnu, un amant épris de tes attraits : je t'ai caché qui je suis réellement , quelle est ma puissance, quelle est mon origine.

BÉATRIX

Tu n'es pas don Manuel ! Qui es-tu? Ah! malheureuse !

Je me nomme don Manuel ; mais je suis audessus de tous ceux qui portent aussi ce nom dans ce royaume : je suis don Manuel, prince de Messine.

BÉATRIX

Tu serais don Manuel , frère de don César ?

Don César est mon frère.

BÉATRIX

II est ton frère ?

Comment! tu semblés effrayée! Connais-tu don César? Connaîtrais-tu personne de mon sang?

BÉATRIX

Tu es don Manuel, que la haine et la discorde irréconciliable divisent de ton frère?

Nous sommes réconciliés ; et depuis ce jour nous sommes frères par le cœur comme par le sang.

Réconciliés, depuis aujourd'hui?

Parle, explique-toL Qui t'a jetée dans ce trouble? Tu ne pouvais connaître de notre famille que les noms. Sais-je tous tes secrets? Ne m'as-tu rien caché? m'as-tu tout dit?

BÉATRIX

Quelle est ta pensée ! Comment ! que pourraisje avoir à révéler?

Tu ne m'as rien dit de ta mère; quelle est-elle? La reconnaîtrais-tu, si je te la dépeignais, si je te la montrais?

BÉATRIX

Tu la connais! tu la connais! et tu me l'as cachée ?

TrfÉATRE DE SCHILLER

Malheur à loi, malheur à moi, si je la connais !

BÉATUIX.

Ah! son aspect est doux comme la lumière du ciel : il me semble encore la voir! Ce souvenir vit au plus profond de mon âme ; sa céleste figure est encore là devant mes yeux : je vois les boucles de sa chevelure d'ébène ombrager les nobles contours de son cou d'ivoire; je vois l'éclat de ses grands yeux adouci par la forme gracieuse de ses sourcils et de son front; j'entends le son de sa voix sensible et pénétrante.

Malheureuse, c'est elle que tu peins!

BKATRIX.

Et c'est elle que je fuis! devais-je l'abandonner le matin du même jour oii elle devait à jamais me réunir à elle? Ah! j'ai sacrifié pour toi même ma mère !

La princesse de Messine sera ta mère. Je vais te conduire vers elle; elle t'attend.

BÉATUIX.

Que dis-tu? ta mère, celle de don César? Tu veux me conduire à elle? Jamais, jamais.

Tu frémis! Que signifie ce désespoir? Ma mère peut-elle être une étrangère pour toi?

BÉATRIX

Terrible et malheureuse révélation! Oh! pourquoi ai-je pu voir ce jour?

Qui peut te jeter dans de telles angoisses, lorsque tu me connais, lorsque tu trouves un prince dans l'inconnu?

Ah! que le ciel me rende cet inconnu, et je serai heureuse avec lui dans un désert !

DON CÉSAR, derrière le théâtre.

Retirez-vous I Quelle est cette foule rassemblée ici?

BÉATRIX

Dieu ! cette voix ! Où me cacher?

Tu connaîtrais cette voix? Non, jamais tu ne l'as entendue; tu ne peux la reconnaître.

BÉATRIX

Fuyons! viens, ne tardons pas.

Qui fuir? C'est la voix de mon frère : il me cherche, et je m'étonne seulement qu'il ait pu me ddcou\rir ici.

BÉATRIX

Par toutes les puissances du ciel, évilons-lel Ne t'expose pas à son impétueuse rencontre; ne vous trouvez pas ensemble en ce lieu.

0 ma bien-aimée, la crainte trouble tes esprits. N'as-iu pas entendu que nous étions réconcilies?

0 mon Dieu, délivrez-moi de ce moment affreux !

Quel soupçon me saisit? Quelle pensée est venu me glacer d'horreur?.,... Serait-il possible, celt voix ne t'est point inconnue? Béatrix, étaistu Je tremble de t'intcrrogcr... Tu étais... au

funérailles de mon père?

BÉATRIX

Malheur à moi 1

Tu étais là?

BÉATRIX

Pardonne-moi.

Malheureuse! tu étais là?

BÉATRIX

J'étais là.

Désespoir !

BÉATRIX

Un désir trop impérieux m'entraîna ; excuse moi. Lorsque je t'avouai mon projet, tu accueillis ma prière d'un air sérieux et triste, et je gardai le silence. Je ne sais quel pouvoir d'un astr funeste me poussait avec une irrésistible force il me fallut céder à l'ardente volonté de moi cœur. Le vieux serviteur me prêta son assistance je le désobéis, et je m'y rendis.

Elle se jette à genoux devant lui. Don César entre accom^ pagné de tout le chœur.

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