‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 616 sur 637 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Le vestibule de la maison de Tell. Le feu est allumé dans Je foyer. La porte d'entrée est ouverte.

HEDWIGE , WALTER et GUILLAUME.

HEDWIGE

Votre père revient aujourd'hui; mes en fans, mes chers enfans, il vit; il est libre, et tous aussi nous sommes libres, et c'est votre père qui a affranchi son pays.

WALTER

Et moi aussi, ma mère, j'ai eu part à tout ceci, et mon nom ne sera pas oublié. Quand j'étais exposé à la flèche de mon père, je n'ai pas eu peur. HEDWIGE l'embrasse.

Oui, tu m'as été rendu; deux fois j'ai ou à remercier le ciel de t'avoir donné la vie, deux fois il a récompensé par ton existence les douleurs maternelles; elles sont finies, tu m'es rendu, je tiens mes deux enfans, et ton père chéri revient aujourd'hui.

Un Moine se présente à la porte de la maison. GUILLAUME.

Voyez, ma mère, voyez, un bon religieux est là à la porte; assurément il vient demander pour la quête.

HEDWIGE

Faites-le entrer, nous prendrons soin de lui; il verra qu'il est entré dans la maison d'un ami.

Elle entre dans l'intérieur de la maison, et revient un moment après avec une écuelle.

GUILLAUME, OH moine.

Entrez , br.ivc homme . ma mère va vous apporter de quoi vous rafraîchir.

WALTEU.

Venez vous reposer; reprenez des forces pour continuer votre route.

LE MOINE, avec un regard effrayé et une phy sionomin égarée.

Où suis-je? dites-moi dans quelle contrée je me trouve ici.

GUILLAUME TELL

WALTER

Vous êtes donc égare, puisque vous ne le savez pus ? Vous êtes à Burglen , dans le canton d'Uri, sur la route de la vallée de Schachen.

LE MOINE à lledwige qui revient.

Êtes-vous seule? votre mari est-il à la maison?

HEDWIGE

Je l'attends à l'heure même. Mais qu'avez-vous ? vos regards ne semblent pas d'un heureux augure. Qui que vous soyez, vous avez soif, désaltérez-vous.

Elle lui présente l'écuelle.

LE MOINE

Bien qu'une soif ardente m'accable, je n'y veux pas toucher que vous ne m'ayez permis auparavant...

HEDWIGE

Ne me touchez pas , n'approchez pas de moi, demeurez éloigné; j'entendrai vos discours.

LE MOINE

Par ce feu qui brûle dans votre foyer hospitalier, par vos enfans chéris que je tiens embrassés...

Il veut saisir un de ses enfans.

HEDWIGE

Homme inconnu, que voulez-vous dire? Laissez mes enfans. Vous n'êtes pas un saint religieux, non, vous ne l'êtes point, cet habit est un symbole de paix, et la paix ne respire point sur votre

visage.

LE .MOI.\E

Je suis le plus malheureux des hommes.

HEDWIGE

Le langage des infortunés s'empare du cœur ; mais vos regards ne sauraient m'attendrir. WALTER, s élançant hors de la maison.

Ma mère, voici mon père.

HEDWIGE

0 mon Dieu !

* Elle voudrait marcher; mais elle s'arrête toute tremblante.

GUILLAUME SOrt.

Mon père !

WALTER, dehors.

Vous voici de retour?

GUILLAUME, dehoTS.

Mon père, mon père chéri !

TELL , dehors.

Oui, me voici. Où est votre mère ?

Us entrent.

WALTER

Elle est là sans pouvoir avancer, tremblante de crainte et de joie.

TELL

0 lledwige, Hedwige! mère de mes enfans, Dieu nous a secourus, aucun tyran ne pourra désormais nous séparer.

HEDWIGE, le prenant dans ses bras.

0 Tell! Tell! que d'angoisses j'ai souffertes , pour toi !

Le Moine regarde attentivement

Oublie-les maintenant, cl ne vivons plus que pour le bonheur. Je suis de retour, ici, dans ma demeure, et je me retrouve au milieu de ce que j'aime.

GUILLAUME

Vous n'avez pas rapporté votre arbalète, mon père ; je ne la vois pas.

TELL

Tu ne la verras plus, je l'ai suspendue dans un lieu consacré; elle ne me servira plus pour porter à la chasse.

HEDWIGE

Tell! Tell!...

Elle se retire et abandonne sa main qu'elle tenait. TELL.

Qui peut t'effrayer encore, chère Hedwige?

HEDWIGE

Eh quoi! te voici revenu prés de moi! Cette

main, je puis encore la presser. Cette main

Ah ! mon Dieu !...

TELL, d'un ton pénétré et ferme.

Cette main nous a sauvés et a délivré la patrie; je puis la lever au ciel librement. (Le Moine paraît vivement ému. Tell Vaperçoit. ) Quel est ce religieux ?

HEDWIGE

Je l'oubliais; parlez lui; sa présence me cause de l'effroi.

LE MOINE s'approche.

Vous êtes Tell, sous la main de qui est tombé le gouverneur ?

TELL

Oui, je le suis, et l'avouerais à toute la terre.

LE MOINE

Vous êtes Tell? Ah ! c'est la main de Dieu qui m'a conduit sous voire toit.

TELL fixe les yeux sur lui.

Vous n'êtes pas un religieux. Qui êtes-vous?

LE MOINE

Vous avez frappé le gouverneur, cet auteur de tous vos maux ; et moi aussi j'ai frappé un ennemi qui me ravissait mes droits. Il était votre ennemi comme le mien ; j'ai délivré de lui cette contrée.

TELL , reculant.

Vous êtes... Je suis saisi d'horreur! Enfans, rentrez ; chère Hedwige, éloignez-vous. Ah ! malheureux! vous seriez...

HEDWIGE

Qui est-il ?

TELL

JNe mêle demande pas. Va, va; tes enfans ne doivent pas entendre ; sors de la maison, éloigne-toi ; tu ne peux rester sous le même toit que lui.

HEDWIGE

Ab ! quel malheur ! Qu'y a-t-il donc? vener. Elle sort avec ses enfans. TELL, au Moine.

Vous êtes le duc d'Autriche. Oui, c'est vous, c'est vous qui avez frappé l'empereur, votre oncle et votre souverain.

THEAÏHE DE SCHlLLEfl

JEAN LE PAHRICIDE.

Il m'avait ravi mon héritage.

TELL

Vous avez assassiné votre oncle, votre empereur, et la terre ne tremble pas sous vos pas , et le soleil ne vous refuse pas sa lumière !

JEAN LE PARRICIDE

Tell, écoutez-moi, avant que de...

TELL

Dégouttant du sang d'un souverain, d'un père, comment oses-tu souiller ma demeure de ta présence? comtnent oses-tu porter les yeux sur un honnête homme et réclamer de lui l'hospitalité?

JEAN LE PARniCIDE.

J'espérais tronvrr plus de commisération chez vous, qui avez aussi exercé votre vengeance sur un ennemi.

TELL

Malheureux ! oses-tu bien comparer le crime sanglant de l'ambition avec la juste défense d'un père? Kst-ce la tôte chérie de ton enfant que tu as voulu sauver? est-ce la sainteté des asiles domestiques que tu as voulu protéger? as-tu cherché à prévenir la terreur et la ruine des liens? J'élève au ciel des mains pures, et je maudis et toi et ton crime ; j'ai vengé les droits sacrés de la nature , toi tu les as violés. Je n'ai rien de commun avec toi. J'ai défendu ceux qui devaient m'être chers, et toi, tu as assassiné celui que tu devais respecter.

JEAN LE PARRICIDE

Je suis au désespoir, sans nulle consolation, et vous me repoussez ?

TELL

Mon cœur frémit alors que je le parle. Sors, poursuis ta malheureuse roule, ne souille pas la cabane où habite l'innocence.

JEAN LE PARRICIDE se retoume pouT partir.

Je ne puis plus, je ne veux plus supporter la vie.

TELL

Et cependant je prends pitié de toi. Dieu du ciel ! si jeune, issu d'une si noble race, le petitfils de Rodolphe , de mon empereur et de mon maître, poursuivi comme meurtrier, est là sur le seuil de ma pauvre cabane, suppliant et désespéré !

Il détourne la vue.

JBAN LE PARRICIDE.

Ah ! si vous êtes capable de pleurer, laissezvous attendrir sur mon sort. Il est affreux.... Je

siiis un prince je l'étais... . j'aurais pu vivre

heureux si j'avais su réprimer l'impatience de mes désirs. Mais l'envie dévorait mon cœur, je voyais la jeunesse deLéopold, mon cousin, embellie par les honneurs, élevée pour la souveraineté, etmoi, du même Age que lui, j'étais retenu dans une ser- " vile minorité.

TELL

Malheureux , ton oncle n'avait-il pas raison de ne point te confier un état et de» vassaux? ta rage

insensée et féroce n'a-t-clle pas pris le lefriblr> soin de justifier la prudence de ses refus? Où sont les complices sanglans de ton crime ?

JEAN LE PARRICIDE

J'ignore où les aur.i conduits la céleste vengeance ; je ne les ai pas revus depuis ce malheureux moment,

TELL

Sais-tu que la proscription le poursuit, qu'il est défendu d'être ton ami, qu'il est ordonne d'être Ion ennemi ?

JEAN LE PARRICIDE

Aussi je m'éloigne de tous les chemins battus;' je n'ose heurter à la porte d'aucune cabane; je tourne mes pas vers les déserts. Dans mon effroi , j'erre sans cesse dans ces montagnes , et quand je viens à apercevoir ma propre image dans le ruisseau, je recule épouvanté. Ah ! si vous pouvez sentir quelque pitié , si l'humanité vous

touche

Il se prosterne devant lui.

TELL, se détournant. Levez-vous, levez-vous.

JEAN LE PARRICIDE

Non, jusqu'à ce que vous m'ayez tendu une main secourable

TELL

Puis-je vous secourir ? Quel secours pouvezvous recevoir d'un humble mortel ? Cependant levez-vous : quelque affreuse que soit votre action, vous êtes homme, vous êtes mon semblable; jamais Tell n'a renvoyé personne sans consolation. Ce que je pourrai faire, je le ferai pour vous. JEAN LE PARRICIDE SB relève ct sotsit sa main

avec précipitation, 0 Tell, vous tirez mon âme du désespoir.

TELL

Laissez ma main. Partez ; vous ne pouvez demeurer ici sans être découvert; et si vous l'êtes, vous ne pouvez compter sur aucun secours. Où pensez-vous, où espérez-vous trouver du repos?

JEAN LE PARRICIDE

Hélas ! le sais-je?

TELL

Ecoutez ce que Dieu inspire à mon cœur. Partez pour l'Italie ; allez dans la sainte ville de Home ; là jetez-vous aux pieds du i)ape ; confessez-lui votre crime, et délivrez ainsi votre âme,

JEAN LE PARRICIDE

Ne me livrera-l-il pas à la vengeance?

TELL

Quoi qu'il ordonne , conformez-vous à la volonté de Dieu,

JEAN LE PARRICIDE

Comment me rendre dans une terre inconnue ? J'ignore les chemins ; je n'oserai jamais associer mes pas à ceux d'aucun voyageur.

TELL

Je vais vous indiquer la route; écoulez-moi attentivement : vous remonterez le cours de 1/ Ileuss, qui se précipite impétueusement des montagnes.

GUILLAUME TELL

-JEAN LE PARRICIDE, effrayé.

Oui, la Reuss, je la vois.... C'est sur ses bords que j'ai frappé

TELL

Le clicinin suit le bord de l'abîme, et l'on y distingue des croix élevées en mémoire des voyageurs que l'avalanche y a ensevelis.

JEA.\ LE PARRICIDE.

Si je pouvais apaiser les souffrances de mon C'Eur, les horreurs de la nature ne m'épouvanteraient pas.

TELL

Jetez-vous à genoux devant chaque croix, et là expiez votre faute par les larmes d'un ardent repentir. Vous pourrez suivre heureusement ce terrible chemin , car les tourbillons du vent ne s'agitent point sur les flancs glacés de la montagne. Vous parviendrez ainsi jusqu'au pont : s'il ne s'écroule point sous vos pas criminels, si vous êtes assez heureux pour le traverser, une sombre entrée se présente dans les rochers; le jour n'y a jamais pénétré : vous la traverserez , et elle vous conduira dans une riante et paisible vallée ; vous la parcourrez d'un pas rapide, car vous n'oseriez séjourner aux lieux où le repos habite.

JEAN LE PARRICIDE

0 Rodolphe! Rodolphe, mon royal aïeul! estce ainsi que ton petit-fils devait quitter le sol de ton empire?

TELL

En gravissant toujours , vous arriverez sur le sommet du Saint-Gothard, où deux lacs éternels sont alimentés par les eaux du ciel. Là vous prendrez congé de la terre allemande, et le cours rapide d'un autre torrent vous guidera jusqu'en Italie, où vous trouverez votre salut. (On entend le ranz des vaches et le son des cornets suisses.) J'entends du bruit. Parlez.

H EDWIGE revient.

Tell, où êtes-vous? Mon père vient ici ; la foule heureuse de tous les confédérés s'approche.

JEAN LE PARRICIDE

l\Ialheur à moi ! je dois éviter le spectacle du bonheur.

TELL

Chère épouse , donne quelque nourriture à cet homme et charge-le de provisions , car sa route est longue et il ne peut espérer aucun gîte. Fais promptement, on^pproche.

Quel est-il ?

IlEDWIGE.

Ne le demande pas; quand il partira, détourne tes yeux, et ne remarque pas la route qu'il prendra.

Le Parricide s'approche do Tell avec une vive émotion. 'Tell lui fait signe de la main et sort. Après que chacun s'est éloigné d'un côté dilTérent, la scène change.

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