‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 629 sur 637 · ANGÉLIQUE, WILHELMINE , ROSENBERG · texte numérisé non relu

ANGÉLIQUE, WILHELMINE , ROSENBERG

Fin de la scène.

ANGÉLIQUE

Hélas ! Rosenberg, qu'avez-vous fait? Vous avez eu grand tort.

ROSENBERG

Ne craigne? rien, chère amie Vous vouliez que nous fissions connaissance l'un avec l'autre, vous désiriez que je parvinsse à l'intéresser.

ANGÉLIQUE

Eh quoi ! ne résultera-t il pas de cela que vous l'indisposerez contre vous?

ROSE.NBERG.

Pour le moment cela ne peut être autrement. Vous m'avez raconté vous même combien de tentatives avaient déjà échoué contre la disposition m^iladive de son esprit. Tous ces avocats de l'humanité, solennels et sans mission, lui ont seulement fait sentir toute sa supériorité, et n'ont pas su résister à l'éloquence spécieuse de son chagrin. Que nous autres humains doutions de la justice de sa haine , cela lui est fort indifférent; mais il ne souffrirait jamais patiemment que nous en tinssions peu de compte. Son orgueil ne se ferait pas à un tel dédain. Il trouverait peut-être que ce n'est pas la peine de nous combattre, mais il est bien résolu à nous humilier; cela l'engagera en conversation) c'est tout ce que nous pouvons désirer d'abord.

ANGÉLIQUE

Vous prenez cela trop légèrement, cher Rosenberg; vous vous risquez à jouer avec mon père. Ah! que cela me fait peur !

ROSENBERG

Ne craignez rien, mon Angélique, je combats pour la vérité et pour l'amour; sa cause est aussi mauvaise que la mienne est bonne.

WILHELMINE , qui pendant tout le. temps a semblé prendre peu de part à la conversation.

Êtes-vous bien sûr de cela, monsieur de Rosenberg?

ROSENBERG Se vetoume vivement vers elle , et

après un court instant de silence , il répond f d'un Ion sérieux:

Je pense que je le suis, madame.

WILHELMINE

En ce cas, mon pauvre frère est bien malheureux. Certes, ce n'est pas de son gré qu'il est de-

îî;>9

venu le plus infortuné des hommes, et il l'cgi; cl cela me semble quelque chose de bieo léger que de prononcer ainsi son arrêt.

ANGÉLIQUE

Ne nous hâtons pas trop déjuger, Rosenberg; nous ne savons que bien peu de chose des circonstances de sa vie.

ROSENBERG

Je leur accorderai toute ma pitié, chère Angélique, mais elles ne peuvent être prises en considération comme excuse d'une haine réelle contre les hommes. {A la Chanoinesse.) Ce n'est pas de son gré, dites-vous, qu'il est devenu le plus infortuné des hommes? Pouvez-vous justifier un homme qui accomplit surJui-même le malheur qu'un destin cruel lui avait encore épargné? N'est-il pas tel que l'insensé qui rejetterait loin de lui l'unique vêtement que des brigands lui auraient laissé en le dépouillant? Sachez bien qu'il n'existe pas, entre le ciel et la terre, d'homme plus misérable qu'un misanthrope.

WILHELMINE

Si, dans l'aveuglement de sa douleur, il prend du poison pour y trouver un soulagement, que vous importe, à vous autres heureux? Quant à moi, je ne pourrais pas abandonner durement le pauvre aveugle à qui je ne puis rendre la vue. ROSENBERG , avec chaleuT et vivacité.

Non , certes , non ! Mais mon âme se révolte contre l'ingrat qui ferme volontairement les yeux, et maudit l'auteur de la lumière. Ce qu'il peut avoir souffert n'est-il pas plus que compensé par le bonheur d'avoir une telle fille? Peut-il bien maudire la race humaine, quand chaque jour, à chaque heure, il en a une telle image devant les yeux? ftlisanthrope! ennemi des hommes! il n'y en a pas ! non, je le jure ! il n'y en a pas ! Cjpyezmoi, madame de Huiten, il n'y a de misanthrope dans la nature que celui qui s'adore lui-même ou qui se méprise.

ANGÉLIQUE

Partez, Rosenberg, partez, je vous en conjure; vous ne pourriez paraître devant mon père dans une telle disposition d'esprit.

ROSENBERG

Je vous remercie de m'en avertir, Angélique. Nous avons entamé une conversation qui m'entraîne toujours à une grande vivacité d'opinion. — Pardon, madame. Je ne voudrais pas courir le risque d'être inconsidéré le jour où je dois faire connaissance avec le père de mon Angélique. Parlons d'autre chose. Pour braver son regard sévère, il faut que je sois encouragé par une expression douce du visage de sa fille; sans cela, oserais-je combattre pour mon amour, contre son père? — Tout le village était orné comme pour un jour de fête, quand j'y ai passé. — Pourquoi ces apprêts?

ANGÉLIQUE

C'est pour célébrer le jour de la naissance de mon père.

VV*VV\\\'\\\\X\\V\\\WV*WWWVVWWWWVVVVVVVW/WV\WWV%*V

JULIE, femme de chambre d'Angélique ; les Pkécédens.

JULIE

C'est monsieur qui m'envoie, mademoiselle; il veut vous parler ce matin. — Vous aussi , monsieur de Rosenberg, il veut vous parler.

ANGÉLIQUE

 nous deux! nous deux à la fois ? Rosenberg, nous deux! qu'est-ce que cela signifie?

, JULIE

A la fois? non, je n'ai point dit cela.

ROSENBEKG, à Angélique , en s'en allant. Je vous laisse passer la première , mademoiselle ; j'obtiendrai un accueil plus doux, venant après vous.

ANGÉLIQUE, avec anxiété.

Vous m'abandonnez , Rosenberg ? où allezvous î J'avais encore quelque chose d'essentiel à vous demander.

Rosenberg la prend à part; Wilhelmine et Julie se retirent.

JULIE

Venez , mademoiselle , voir les apprêts de la fôte.

ANGÉLIQUE

Voilà une matinée décisive et terrible pour nous, Rosenberg. Ce peut être une séparation , une séparation éternelle I Êtes-vous donc préparé, étes-vous donc affermi contre tout ce qui peut arriver? A quoi êtes vous résolu, si vous déplaisez à mon père?

ROSENBERG

e suis résolu à ne pas lui déplaire.

ANGÉLIQUE

Si jamais je vous fus chère, plus de ce ton léger pour aujourd'hui , Rosenberg. Comment tournera la chance? cela ne dépend pas devons; nous pouvons nous attendre au plus grand chagrin comme au plus grand bonheur. Je ne pourrai plus vous revoir, si vous ne vous séparez pas amicalement l'un de l'autre. Qu'avez-vous résolu de faire , s'il ne vous accorde pas sa bienveillance?

ROSENBERG

Je saurai la conquérir, cher amour.

ANGÉLIQUE

Ah! combien peu vous connaissez celui que vous allez aborder avec tant d'imprévoyance ! Vous vous attendez à un homme que les larmes peuvent émouvoir, parce qu'il peut pleurer; vous espérez que la tendre voix de votre cœur retentira dans le sien. Hélas ! la corde est brisée, et l'on n'en pourra jamais tirer aucun son. Toutes vos armes s'émousseront; tous vos assauts seront repousses. Rosenberg, encore une fois, qu'avezvous résolu si vous lui déplaisez?

THÉÂTRE DE SCHILLER

ROSENBERG lut pfetid la main d'un air calme .

I Tout cela ne sera point, non assurément. Rassure ton cœur, craintive amie. Ma résolution est prise, ton père est le but que je dois atteindre, et je me suis déterminé à ne pas l'abandonner que je n'aie réussi.

Ils sortent.

A \\X/\WV/V\'\ wwwwwwwwwwvwwwvwwwwvx vwwvw/vw*

Page 1