‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 81 sur 637 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

FIESQUE, LÉONORE ; elle entre avec une inquiétude visible.

LÉONORE

Pardonnez, comte, je craignais de troubler votre repos du matin.

FIESQUE recule avec une surprise extrême.

Assurément, madame, vous me surprenez beaucoup.

LÉONORE

C'est ce qui n'arrive jamais aux gens qui s'aiment.

FIESQUE

Comtesse, vous risquez votre beauté à l'air humide du matin.

LÉONORE

En effet, à quoi bon en ménager les derniers restes pour le chagrin ?

FIESQUE

Pour le chagrin, cher amour? j'avais pensé jusqu'ici qu'on jouissait du calme de l'âme, quand on ne cherchait point à bouleverser les États.

LÉONORE

C'est possible ; cependant je sens que mon faible cœur succombe sous cette apathie. Je viens, monseigneur, vous importuner d'une prière insignifiante, si vous pouvez perdre un moment avec moi. Depuis sept mois, j'ai fait le rêve singulier que j'étais la comtesse de Lavagna; il est dissipé, mais il m'cnestrestéune impression douloureuse. J'ai besoin de me rappeler toutes les jouissances innocentes de mon enfance, pour délivrer mon âme de l'obsession de ce fantôme; permettez donc que je retourne dans les bras de ma mère chérie.

FIESQUE, surpris.

Comtesse!...

LÉONORE

C'est une pauvre et faible chose que mon cœur, et vous devez en avoir compassion. Le moindre souvenir de ce rêve pourrait être contraire à mon imagination malade; ainsi je rends ces derniers

THEATRE DE SCHILLER

gages à leur légitime possesseur ( elle pose quelques bijoux sur la table), et aussi ces poignards qui me percent le cœur {elle lui remet ses lettres) ; encore celle-ci, et... [elle veut sortir, et fond en larmes) je n'en garderai que les blessures. FiESQUK , ému , la suit et l'arrête.

Léonore! quelle scène!... Au nom du ciel!... LÉONOUE se laisfe aller sur son bras.

Je n'ai pas mérité d'être votre épouse; mais votre épouse a mérité votre estime... Combien maintenant ils me déchirent, ces serpens de la calomnie! comme elles me regardent dédaigneusement, les dames et les jeunes filles de Gênes! — « Voyez, disent-elles, comme elle est flétrie, )) cette orgueilleuse qui a épousé Fiesque! » — Cruelle punition de ma vanité de femme ! J'avais dédaigné tout mon sexe depuis que Fiesque m'avait conduite à l'autel.

FIESQUE

Mais réellement, madame, cette scène est singulière.

LÉONORE, à part.

Ah ! grâce à Dieu, il pâlit, il rougit. Maintenant j'ai meilleure espérance.

FIESQUE

Encore deux jours, comtesse, et alors vous me jugerez.

LÉONORE

Sacrifiée... je le dis devant toi, chaste lumière du matin... sacrifiée à une coquette!... 0 mon époui! jetez les yeux sur moi... Ah! vraiment, les yeux qui font trembler et obéir toute la ville de Gènes ont bien affaire de s'abaisser jusqu'aux larmes d'une femme!

FIESQUE, fort troublé.

Arrêtez, signora ; cessez ce discours.

LÉONORE, avec affliction et un peu d'amertume.

Déchirer le faible cœur d'une femme, oh ! voilà qui est bien digne du sexe le plus fort... Je me suis jetée dans les bras de ("et homme. J'ai confié avec délices toute ma faiblesse à sa force ; je lui ai livré tout le paradis de mes espérances; et cet homme généreux en a fait cadeau à une... FIESQUE, l'interrompant vivement.

Non, ma Léonore!...

LÉONORE

Ma Léonore! Mon Dieu, je te remercie! —

Je l'entends donc encore le son harmonieux de

cette parole d'amour! Je devrais te haïr, perfide,

et je ramasse avidement les plus petits débris de

ta tendresse! Te haïr! ai je dit; haïr Fiesque!

ah ! ne me crois pas! ton parjure peut m'appren-

dre à mourir, mais non pas à haïr. Mon cœur est

séduit.

On entend le Maure.

FIESOUK.

Léonore, accordez-moi une légère et douce faveur.

LÉONORB.

Tout, Fiesque, hors l'indilTérence.

FIBSQUB.

Ce que vous voudrez, comme vous voudrez.

{D'un ton significatif.) Attendez que les annales de Gênes comptent deux jours de plus ; jusque là, ne me demandez rien, et ne me condamnez pas. Il la conduit avec grâce vers une autre salle.

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