SCÈNE VIII MARCELLE, THÉODORE
Marcelle. — Puis-je vous parler?
Théodore. — L'occasion est si belle qu'elle rend tout possible, et pour toi, chère Marcelle, je braverais même la mort.
Marcelle. — Et pour te voir, pour te parler, je perdrais, moi, mille fois la vie. J'attendais le jour comme
LE CHIEN DU JARDINIER
l'oiseau laissé seul dans son nid, et quand j'ai vu à l'aube naissante que l'Aurore s'apprêtait à réveiller Apollon, je me suis dit : Moi aussi, je vais voir mon soleil. — Il s'est passé bien des choses; la comtesse n'a pas voulu se coucher avant d'avoir éclairci ses soupçons, et mes compagnes, jalouses de mon bonheur, lui ont perfidement dévoilé mon secret; car, entre personnes qui servent dans la même maison, si vous voyez des semblants d'amitié, n'y croyez point, c'est une amitié feinte. Enfin, elle sait tout. Diane est aussi la lune dont la lumière importune toujours les amants : elle s'est levée et a vu nos secrets. Mais j'espère, Théodore, que ce sera pour notre bien. Elle sait la pureté de vos intentions et que vous n'aspirez qu'au mariage. *J'ai fait plus, je lui ai dit ma tendresse pour vous; je lui ai peint vos qualités, vos agréments, votre esprit, et alors je l'ai vue, malgré sa grandeur, émue, compatissante. Elle m'a paru charmée de favoir fait l'objet de mon choix, et elle m'a donné sa parole de nous marier sous peu. Et moi qui pensais qu'elle allait se fâcher, renverser la maison, nous chasser tous deux et infliger un châtiment aux autres! Mais son sang est aussi généreux qu'illustre, et avec son esprit vraiment supérieur, elle a compris tous tes mérites. Le proverbe a bien raison : Heureux, mille fois heureux qui est au service d'un bon maître!
Théodore. — Quoi! elle a promis de nous marier?
Marcelle. — Pourquoi s'étonner qu'elle veuille protéger son noble sang?
Théodore, à part — J'ai été dupe de mon ignorance. Quelle simplicité d'avoir cru que c'était à moi que songeait la comtesse! Je suis humilié d'avoir imaginé qu'elle pouvait m' aimer. Pour un oiseau de si haut vol, je suis une trop humble proie.
Marcelle. — Qu'est-ce que tu bredouilles entre tes dents?
Théodore. — La comtesse m'a parlé à moi aussi: mais je n'ai pas compris d'après ses paroles qu'elle sût que ce fût moi qui suis sorti la nuit dernière de son appartement, embossé dans mon manteau.
Marcelle. — C'est un habile procédé de sa part pour n'être pas obligée de nous punir de nos entrevues autre ment que par le mariage. Le châtiment le plus doux pour deux cœurs qui s'aiment, c'est de les faire s'épouser.
Théodore. — Tu as raison ; c'est aussi le remède le plus décent.
Marcelle. — ïu acceptes donc?
Théodore. — Et de grand cœur.
MARCELLE. — Pl'OUVC-le.
Théodore. — Avec mes bras, qui sont les traits et paraphe de la plume de l'amour.' En matière de tendresse, il n'y a pas de signature meilleure qu'un embrassement.
(Ils s'embrassent.)