SCÈNE IX
DIANE, ANARDA, THÉODORE.
DUNE. — Ànarda, approche une table : Théodore va écrire une lettre sous ma dictée.
(Anarda sort )
Théodore, à part. — Je tremble des pieds à la tête. — Nous aura-t-elle entendus?
dune, à part. — La jalousie rend clairvoyante. L'ingrat aime Marcelle, et je n'ai pas assez d'attraits pour lui inspirer le même amour. Je suis leur jouet à tous deux !
Théodore, à part. — Elle murmure et se plaint. J'avais raison : pour apprendre à se taire, il faut se dire que dans les palais les murs peuvent avoir des yeux, les tentures des oreilles.
anarda. — Voici une petite table avec ce qu'il faut pour écrire.
diane. — Approche, Théodore, et prends la plume. Théodore, à part. — Elle va me faire tuer ou me chasser.
diane. — Écris.
Théodore. — Je vous écoute.
diane. — Tu n'es pas bien le genou en terre. Donne-lui un coussin, Anarda.
Théodore. — Je suis h merveille.
diane, à Anarda. — Fais ce que je te dis.
Théodore, à part. — Venant après les soupçons et la colore, ces honneurs me sont suspects. Celle qui honore les genoux pourrait bien faire tomber la tête.
Théodore. — J'écoute, madame.
DIANE. — Voici.
Théodore, à part. — Je voudrais faire non pas une, mais mille croix *.
(La comtesse prend place sur une grande chaise à dossier, et Théodore écrit sous sa dictée. )
1. Allusion à l'usage espagnol de commencer une lettre par une
LE CHIEN DU JARDINIER
liane. — « Quand une femme de haut rang s'est dé- « clarée à son inférieur, il est impardonnable de parler « encore à une autre. Mais celui qui n'a pas su apprécier « sa fortune peut rester ce qu'il est... un sot. »
THÉODORE. — Est-ce tout ?
diane. — N'est-ce pas assez ? Plie cette lettre.
anarda, à part. — Que faites-vous, madame ?
diane, de même. — Des folies que m'inspire l'amour.
anarda. — Qui donc aimez-vous?
diane. — Tu ne le vois pas, imbécile, quand il me semble que toutes les pierres de mon palais me le reprochent?
Théodore. — La lettre est cachetée; il ne manque que l'adresse.
diane. — Pour toi; et que Marcelle n'en sache rien. Peut-être parviendras-tu à comprendre, si tu lis cette lettre à loisir.
(Elle sort avec Anarda.)
Théodore, seul. — Quelle étrange confusion! Faut-il que cette femme m'aime par intervalles, comme on applique la saignée? Le pouls de l'amour marque-t-il de pareilles intermittences?
(Entre Marcelle.)
Marcelle. — Que t'a dit la comtesse, mon cher bien ? Je suis restée toute tremblante derrière cette portière.
Théodore. — Elle m'a déclaré que son intention était de le marier avecFabio, et cette lettre qu'elle m'a dictée a pour objet d'envoyer dans ses terres chercher l'argent de la dot.
MARCELLE. — Est -il possible ?
Théodore. — Je fais des vœux pour ton bonheur, et puisque tu te maries, je l'en prie, Marcelle, ne prononce mon nom ni sérieusement, ni autrement.
MARCELLE. — Écoute.
Théodore. — Il est trop tard pour se plaindre.
(Il sort.)
croix, placée en dessous de la suscription en vedette. Voyez deux facsimilé d'Antonio Perez, dans Y Art de gouverner, traduction de Guardia. Paris, Pion, 4867. 'I vol. in-8.
Marcelle, seule. — Non, non, je ne peux croire au prétexte qu'il me donne. Quelques faveurs qu'il aura reçues de cette folle, sont la cause de ce changement. Il est comme le vase de la noria 1 qui se remplit quand il s'abaisse, et se vide quand il monte. Hélas! hélas! Ingrat Théodore, dès que Sa Grandeur pénètre à ton âme, tu m'oublies Í Si elle t'aime, tu me laisses! Si elle te laisse, tu reviens a m'aimer. Quelle patience pourrait y tenir?