‹ Œuvres dramatiquesChapitre 123 sur 290 · SCÈNE III • THÉODORE, TRISTAN · texte numérisé non relu

SCÈNE III • THÉODORE, TRISTAN

tristan. — Où allez-vous, monsieur?

Théodore. — Je l'ignore moi-même. Je suis dans un tel état, mon cher Tristan, que je ne sais ni ce queje fais, ni quelle force me conduit. Seul et perdu dans mes rêveries, je suis ma pensée qui me dit de porter ma vue audacieuse jusqu'au soleil. Mais, hélas! tu vis hier de quel ton nie parla la comtesse; aujourd'hui, elle semble si étrangère à cet amour, que l'on croirait à. peine qu'elle me connaisse : aussi Marcelle jouit-elle de mes douleurs.

tristan. — Allons, s'il vous plaît, du côté de la maison. Il importe à tous deux qu'on ne nous voie pas ensemble.

Théodore. — Que veux-tu dire?

tristan. — Chemin faisant, je vous dirai qui trame un complot contre votre vie.

Théodore. — Contre ma vie? Comment? Pourquoi?

LE CHIEN Dû JARDINIER.

tristan. — Parlez plus bas et songez à vous défendre. Ricardo et Frédéric se sont abouchés avec moi et m'ont proposé un marché pour vous donner la mort. Théodore. — Il se pourrait! Le marquis, le comte?

tristan. — Ils ont induit de l'affaire des soufflets l'amour que vous porte votre maîtresse, et m' ayant pris pour un de ces lions qui ne reculent pas devant ces sortes de crimes, ils m'ont acheté votre vie au prix de cent doublons et m'ont remis cinquante écus d'arrhes. Je leur ai dit qu'un ami m'avait demandé d'entrer à votre service et que j'y entrerais aujourd'hui pour avoir plus de facilité à vous tuer. Mon but était de vous sauver.

Théodore. — Plût à Dieu que quelqu'un me délivrât de cette vie, plus importune que la mort!

tristan. — Vous êtes donc tout à fait fou?

Théodore. — Gomment veux-tu que tout mon être ne s'enflamme en ces conjonctures enivrantes? Sois sûr, Tristan, que si Diane trouvait un moyen quelconque de couvrir sa défaite, elle se marierait avec moi. Son honneur résiste, et plus elle s'enflamme, plus elle me montre de froideur et de mépris.

tristan. — Que diriez-vous si je trouvais un remède?

Théodore. — Je te proclamerais plus sage qu'Ulysse.

tristan. — Si je trouvais le moyen de conduire chez vous un père généreux qui rendît votre naissance égale à celle de la comtesse, dites, monsieur, ne sortiriez-vous pas vainqueur de cette entreprise ?

Théodore. — C'est certain.

tristan. — H y a quelque vingt ans, le comte Ludovic, un seigneur déjà vieux, envoya à Malte son fils, neveu du grand-maître, qui portait le même nom que vous. Il fut pris par les Maures de Biserte, et depuis il n'en a jamais su de nouvelles. Il sera votre père, vous serez son fils, et c'est moi qui arrangerai tout cela.

Théodore. — Songe, Tristan, que tu peux amener tel incident qui nous coûte à tous deux l'honneur et la vie.

tristan. — Nous voici arrivés. Demeurez avec Dieu. Demain, avant midi, vous serez l'époux de Diane.

(Il sort.)

Théodore, seul. — De si grands maux demandent une autre sorte de remède. L'amour n'ignore pas qu'il n'est pas d'ennemi qui l'achève avec plus de facilité que l'absence. Je veux m'exiler, puisque l'absence est le remède le plus efficace contre l'amour.

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