‹ Œuvres dramatiquesChapitre 127 sur 290 · Sonnet · texte numérisé non relu

Sonnet

lijdovico. — J'y vois à rencontre un grand obstacle; c'est le nombre de mes années. Sans doute, ce motif devrait suffire à excuser le mariage d'un vieillard, mais la crainte se met de la partie et dit que c'est une faute. Il pourrait arriver que je n'eusse point d'enfants, et je resterais marié. La jeune femme est près d'un vieux mari comme le lierre auprès de l'ormeau : il l'embrasse, il l'entoure de lacs et de festons verdoyants; mais l'arbre sèche pendant que la plante s'épanouit avec éclat. Ne me parle plus de mariage, Camille; c'est me rappeler l'histoire du passé et renouveler mes regrets. Il y a vingt ans qu'en proie à de vaines espérances, j'attends mon Théodore, que je pleure chaque jour.

(Entre un page et ensuite Tristan, accompagné de Furio.)

le page. — H y a là un marchand grec qui demande à parler à Votre Seigneurie.

ludovico. — Dis-lui qu'il entre1.

(Le page obéit, et l'on voit entrer Tristan et Furio portant le costume grec.)

tristan. — Que je baise vos mains, seigneur, et puisse le ciel, par sa divine puissance, vous accorder le plus cher de vos désirs!

ludovico. — Soyez le bienvenu; mais qu'est-ce qui vous amène en ce lointain pays?

tristan. — Je suis venu de Gonstantinople en Chypre, et de là à Venise avec un navire chargé de riches toiles de Perse; et me trouvant en Italie, voulant d'ailleurs éclaircir quelques doutes, j'ai eu la fantaisie, pendant que mes serviteurs débitent la cargaison, de voir la ville de Naples; elle mérite, je le confesse, sa réputation de grandeur et de beauté.

ludovico. — Naples est en effet une grande et belle ville.

tristan. — Sans contredit. — Mon père, Seigneur, était trafiquant en Grèce, et son principal profit lui venait

\, C'est la scène de Covielle et de M. Jourdain, dans le Bourgeois gentilhomme. De telles scènes, on le voit, procèdent directement de 1». comédie espagnole ^

LE CHIEN DU JARDINIER

du commerce dès esclaves. Un jour, à la foire d'Arteclies, il acheta un enfant, le plus beau que la nature eût pu former pour montrer sa puissance. Il se trouvait avec d'autres personnes bien nées sur une galère de Malle, qui fut prise à la hauteur de Géphalonie par les vaisseaux d'un certain pacha turc.

ludovico. — Camille, mon cœur se trouble.

tristan. — Mon père acheta cet enfant aux Turcs, et charmé de sa grâce, il i'emmena en Arménie, où il fut élevé avec moi et avec une de mes sœurs.

ludovico. — Ami... un moment; attendez un moment, s'il vous plaît... je sens mon cœur qui se navre.

tristan, à part. — Comme il s'y prend !

ludovico. — A-t-il dit comment il s'appelait f

tristan. — Théodore.

ludovico. — Ciel î combien la vérité a de force... J'inonde de pleurs mes cheveux blancs.

tristan. — Serpalitonie ma sœur et ce jeune homme (plut au ciel qu'il eût dès l'enfance été moins beau), élevés ensemble, ne tardèrent pas à s'aimer, comme c'était à prévoir, et quand vint l'âge de seize ans, mettant à profit une absence de mon père, cet amour s'accrut et se développa de façon qu'il n'était que trop visible. Théodore effrayé s'enfuit en laissant ma sœur sur le point d'accoucher. Catiborrato, mon père, fut encore moins affligé de ce malheur que du départ de Théodore, et il ne tarda pas à mourir de chagrin. Nous baptisâmes l'enfant, car l'église d'Arménie est chrétienne, quoique séparée de la nôtre. Il reçut le nom de Terrimaconio, et c'est aujourd'hui un des plus beaux enfants de la ville de Topéeas, où nous résidons. Arrivé à Naples, et tout en flânanl par la ville, je pris avec moi un papier qui renferme le portrait de Théodore, et comme je m'informais de lui, une esclave grecque qui sert dans mon logis me dit tout à coup : « Ce pourrait bien être là le tils du comte Ludovic. » Ces paroles furent pour moi un trait de lumière. Je demande à vous parler; mais au lieu de votre demeure, j'entre dans la maison de la comtesse de Belflor, et la première personne que j'y vois...

ludovico. — D'angoisse mon cœur palpite. Tristan. — C'est Théodore.

ludovico. — Théodore!

Tristan. — Il aurait voulu s'esquiver, mais impossible. Moi, après avoir hésité un moment, car la barbe l'a un peu changé, j'allai à lui, je le saisis, et il finit par me parler, quoique avec un peu d'embarras, et par me prier de ne raconter l'aventure à personne, craignant qu'on n'eût mauvaise opinion de lui, si l'on savait qu'il avait été esclave. — Gomment, lui dis-je, quand je sais, moi, que tu es le fils d'un grand seigneur de ce pays, que t'importe l'accident de l'esclavage ? Il s'est fort égayé à mes dépens, et finalement je viens savoir de vous si votre histoire s'accorde avec mon récit. Dans ce cas, je vous prierai d'avoir une pensée pour votre petit-fils, ou de permettre que ma sœur vienne avec lui à Naples, non pas dans l'intention de se marier, mais pour quelle présente son enfant à son illustre aïeul.

ludovico. — Embrassez-moi mille fois; la joie, les secrets avertissements de mon âme, me disent que votre histoire est vraie. Ah ! fils de mes entrailles, qu'après tant d'années d'absence je retrouve pour ma félicité 1 — Que me conseilles-tu, Camille ? i\e dois-je pas aller le voir, le reconnaître?

camillo. — Certainement; courez, monseigneur, volez, et serré dans ses bf^as, oubliez vos peines pour une vie nouvelle. ♦

ludovico. — Ami, si vous voulez venir avec moi, mon bonheur en sera plus assuré; si vous préférez vous reposer, demandez pour prix du service que vous m'avez rendu ma fortune, ma maison tout entière; mais je ne puis m'arrêter.

tristan. — Une partie de diamants que j'ai déposés près d'ici réclame ma présence. Je reviendrai quand vous serez de retour. Partons, Mercaponios.

furio. — Je vous suis.

tristan. — Bien se entrecas el engañif?

furio. — Muy bonis.

tristan. — Andemis,

LE CHIEN DU JARDINIER

camille. — Quelle langue!

ludoyico. — Allons, viens, Camille.

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