SCÈNE VII
Une rue.
LUDOVIGO, CAMILLO, TRISTAN, FURIO.
(Ils sortent ensemble et, pendant qun Ludovico et Camillo vont d'un côté, Tristan s'est dirigé vers la porte d'une maison qu'il entr'ouvre, suivi de Furio qui fait le guet.)
TRISTAN, à Furio. — Tu ne les vois plus ? furio. — Le vieux vole sans attendre ni voiture ni domestique.
tristan. — Il serait bon que j'eusse rencontré juste, et que Théodore fût vraiment son fils.
furio. — Ce qui le serait davantage, c'est que la vérité fût au fond de cet impudent mensonge.
tristan. — Prends ce cafetan; il importe que je ne sois pas aperçu ainsi accoutré par quelqu'une de mes connaissances.
furio. — Vite, déshabille-toi.
tristan. — O puissance de l'amour paternel !
furio. — Où vais-je l'attendre ?
tristan. — A la taverne de Y Ormeau.
furio. — Adieu.
(Il sort.)
tristan, seul. — Ma foi, vive l'esprit! J'avais roulé mon manteau là-dessous, en façon de demi-soutane, afin de pouvoir en cas de péril jeter dans la première allée mon turban arménien et ma houppelande grecque.
(Entrent Ricardo et Frédéric.)
Frédéric. — Je crois que voilà la vaillante épée qui doit si sûrement donner la mort à Théodore.
ricardo. — Un mot, seigneur hidalgo. Est-ce ainsi qu'entre gens d'honneur et qui tiennent à leur réputation, on s'acquitte d'une parole donnée?
tristan. — Messieurs...
Frédéric. — Croyez-vous par hasard que nous soyons vos égaux ?
trist/n. — Ne me condamnez pas sans m'entendre. Je suis déjà au service de ce pauvre Théodore, que ma cruelle main doit priver de la lumière du jour. Mais le tuer publiquement serait risquer de vous compromettre, messieurs. La prudence est un trésor céleste, que les anciens mettaient au-dessus de toutes les vertus. N'en doutez pas, Théodore est un homme mort. Il est fort mélancolique, vit retiré tout le jour, et la nuit reste enfermé dans son appartement; il doit avoir la tète pleine de quelque grand souci. Laissez-moi faire : je lui servirai un plat de ma façon qui l'aura bientôt expédié. Mais, ne précipitons rien : je sais où et comment je dois lui donner son compte.
Frédéric. — Je crois, marquis, que notre homme a raison. Puisqu'il est déjà à son service, l'affaire est emmanchée. Soyez-en sûr, il le tuera.
ricardo. — Je le crois aussi, c'est lin homme mort.
Frédéric. — Parlons plus bas.
Tristan. — En attendant que nous terminions, Vos Seigneuries n'auraient-elles pas par hasard une cinquantaine d'écus? Je voudrais m'acheter un bon cheval qui, le jour donné, eût des ailes.
ricardo, — Je les ai sur moi. Prenez, et soyez certain qu'après la réussite, l'argent sera le moindre témoignage de notre reconnaissance.
tristan. — Je hasarde ma vie; mais on doit servir les honnêtes gens. Et là-dessus, adieu. Je ne voudrais pas que du balcon de la comtesse on me vît causer avec Vos Seigneuries, v
Frédéric — Vous avez du sens.
tristan. — Vous le verrez bien mieux par les effets.
(Il sort.)
Frédéric. — Cet homme est brave.
ricardo. — Il n'a pas moins de ruse que d'esprit.
Frédéric. — Il va le tuer; c'est sûr.
ricardo. — Et l'expédier de la bonne manière.
(Entre Celio.)
254 LE CHIEN DU JARDINIER
Celio. — Vit-on jamais pareil événement? C'est à ne pas y croire.
Frédéric. — Qu'y a-t-il, Celio? Où vas-tu? Arrête.
Celio. — Une aventure étrange et certainement fâcheuse pour vous deux. Voyez-vous cette foule qui s'empresse vers la maison du comte Ludovic?
ricardo. — - Serait-il mort?
Celio. — Attendez, je vous supplie. On court le féliciter d'avoir retrouvé ce fils qu'il avait perdu.
ricardo. — Eh bien ! en quoi cette heureuse circonstance peut-elle influer sur nos projets?
celio. — Croyez-vous qu'il soit indifférent aux vues secrètes que l'un et l'autre vous aviez sur Diane, que ce fils soit précisément Théodore, ce secrétaire de la comtesse î
Frédéric. — Ce coup me répond à l'âme.
ricardo. — Lui, fils du comte ! Comment est-on parvenu à le savoir?
celio. — Ce serait trop long à raconter, et les récits en sont si divers, que je n'ai eu ni assez de temps, ni assez de mémoire pour m'en souvenir.
Frédéric. — Peut-il y avoir un malheur égal ?
ricardo. — Le bonheur, que j'espérais s'est changé en désespoir.
Frédéric. — Je veux voir ce qui en est. Je vais passer chez Ludovic.
ricardo. — Comte, je vous suis.
celio. — Vous allez voir si je vous ai dit la vérité.
« (Ils sortent.)