‹ Œuvres dramatiquesChapitre 13 sur 290 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

L'appr.rtement de don Juan, dans la maison de Lisarda.

DON JUAN, vêtu d'une robe de chambre qu'il est en train déboutonner, CARRILLO.

don juan . — Mon cheval est-il selló ?

carrillo. — Oui, monsieur, mais c'est l'heure de dîner.

don juan. — ■ Aurons-nous la messe ?

carrillo. — Nous l'aurons.

don juan. — Je suis rentré hier bien ennuyé.

carrillo. — Et ennuyé avec raison.

don juan. — Quand je m'entends demander de l'argent, je tombe en faiblesse, je meurs.

carrillo. — On a beaucoup disserté sur les remèdes de l'amour : le plus aisé qui soit indiqué, c'est l'absence, ordinairement suivie de l'oubli. D'autres proposent lâchasse, les livres, les procès, le jeu, comme diversion à la passion. L'un cherche sa délivrance dans les sortilèges : L'autre, en s'attachant fortement à un autre objet, essaye d'égayer sa mélancolie. Pline (singulier moyen !) propose île placei l'amant à l'endroit où se roule une mule, et engage la première bète à imiter l'autre : l'auteur indique par là la bêtise qu'il y a à aimer, mais il ne donne pas le moyen de chasser du cerveau de la bète en question celle infirmité amoureuse. Moi je prétends que la requête d'argent est le vrai remède à l'amour.

donjuán. — Où as-tu entendu parler de ce passage «le Pline ?

carrillo. — Monsieur, depuis que tant de gens, faute d'esprit, se sont mis à traduire, nous connaissons, nous autres ignorants, ce qui fait l'objet de l'admiration de* sages, et nous nous emparons du litre qui n'est dû qu'à eux. Je possède la traduction de Pline, plus celle d'Horace et de Lucain.

don juan. — El tu lis ces grands génies ?

carrillo. — Quelle'diflieulté y a-t-il s'ils sont traduits

en castillan? Mon alezan devient latiniste. J'ai tout ça làbas.

don juan. — Je m'en réjouis, ma parole. Les gens que célèbre la renommée cherchent un Horace en latin, et on le trouve à l'écurie. Tu es lu par un laquais, divin Horace î

carrillo. — Ce laquais, c'est moi. Mais je m'émerveille, monsieur, que vous soyez si fier de votre connaissance du latin, car, aux yeux de tous les gens qui vous voient portant la cape et l'épée, votre personne latinisante sans cesse occupée de livres, passe pour n'entendre que l'espagnol.

don juan. — Alors le génie et la science consistent dans les bonnets, dans les grades délivrés par les universités de Siguenza ou de Valence.

carrillo. — Oui : aux yeux du vulgaire abusé toute la différence est là. Épée? traduisez ignorance; bonnet? traduisez lumières.

don juan. — Quel aimable raisonnement !

carillo. — C'est celui que fait depuis iongtemps le vulgaire.

don juan. — Qu'il est ridicule, ce préjugé espagnol ! Juste Lipse a conquis une renommée immortelle, et il a porté la cape et l'épée. Qui fut plus illustre que cet Iñigo de Mendoza, qui a honoré l'Espagne par ses écrits ? Je pourrais opposer mille autres exemples qui expliqueraient ma pensée au vulgaire, si c'était au vulgaire que je m'adresse en ce moment.

carrillo. — Voulez-vous vous laver la figure ?

don juan. — Appelle Flora.

carrillo. — Elle est là à l'instant.

don juan, seul. — La science est le savoir qu'un homme acquiert par l'esprit et par la méthode : ce n'est une affaire ni de manteau ni de bonnet.

César suivit, l'épée haute, la carrière de Mars, et cependant sur le fleuve de l'Oubli ont surnagé ses Commentaires. Qui empêche celui qui a deux fois trente-sept d'écarter un?

J'ai vu Cicéron en sombrero et Xénophon en cotte de

LES CAPRICES DE BELISE

mailles. Lettres saintes, vous pouvez assurément orner l'esprit d'un chevalier1.

O toi, qui ne te laisses guider que par les yeux, si Apollon tient la plume et Mars le glaive, unis les deux dans le cours de tes expériences.

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