‹ Œuvres dramatiquesChapitre 14 sur 290 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

Entre CELïA, apportant une jarre et une cuvette: suivie deFLORA, une serviette à la main.

celia. — Voilà de l'eau et une cuvette. flora. — Voici une serviette.

don juan. — Flora...

flora. — Que désirez-vous?

don juan. — Je ne connaissais pas cette servante. [A Celia) Vous, en condition ? O dureté des temps!

flora. — Avec bien plus de raison vous le direz, monsieur, quand vous saurez qu'elle est esclave.

don juan. — Esclave, Flora ! Est-il bien possible ?

flora. — Elle appartenait àEliso. Vous ne l'avez donc jamais vue?

don juan. — Jamais.

flora. — On l'a amenée chez nous comme gage d'une certaine dette.

don juan. — Nous sommes bien payés avec elle; cela seul excuse la brutalité de l'action. Belle esclave, sur ma foi!

celia. — Dites plutôt malheureuse, jusqu'au moment où je suis entrée à voire service.

don juan. — Quel charmant payement d'une dette. Versez-moi de l'eau, madame.

flora. — L'esclave vous plairait à ce point?...

don juan. — Vis-tu jamais une plus belle personne ? —

4 . C'était l'avis de l'ancienne noblesse espagnole, et en particulier du célèbre marquis de Santiîlane, Iñigo López de Mendoza, dont vient <le parler Lope. Il professait en effet : c Que la science et l'étude n'ont jamais émoussé la lance, ni fait trembler l'épée dans la main du dicvalier. »

(A Cèlia.) Donnez-moi encore de l'eau; encore un peu, s'il vous plaît, pour amortir la flamme que vous allumez en mon âme. — Quels beaux yeux !

celia. — Ils pourraient fournir de l'eau, si elle venait à manquer.

don juan. — Où sont les mains qui en seraient dignes? Ah! si l'âme pouvait être baignée, à la bonne heure! Donne-moi la serviette, Flora... Mais pourrait-elle essuyer ce qui maintenant est ineffaçable ? — Esclave, qui pourriez honorer la plus grande et la plus noble dame, allez voir pour ma fraise.

celja. — J'obéis.

(Elle sort.)

don juan. — Va la lui indiquer, Flora. flora. — J'y vais.

don juan. — Et ne reviens pas ici.

flora. — Très-bien.

don juan, seul. — ■ Quel plaisir de la voir, de lui parler seul à seul! Je ne vis jamais celte esclave chez Eliso; probablement qu'il ne la montrait pas, jugeant par luimême de l'impression qu'elle devait faire aux autres. Quels regrets doivent être les siens, si par hasard il l'aimait! Je plains vraiment son malheur.

(Rentre Celia, avec la fraise dans une corbeille.)

celia. — Voici votre fraise, seigneur.

don juan. — Et voici, madame, un vaincu. La fraise que vous tenez, placez-la à mon cou comme un anneau de fer, bien qu'il suffit d'un de vos cheveux, car ce cou vous appartient.

celia. — Quelle plaisanterie ! Mettez vous-même votre fraise.

don juan, se l'attachant sa fraise. — Les cordons n'en sont pas de fer, et pourtant je me sens enchaîné par vous. Oui, il y a des fers dans ces liens.

celia. — Je les croyais en toile de Cambrai.

do'n juan. — Erreur, erreur !

celia. — "Mais si vos fers sont des cordons, il vous sera facile de briser votre prison.

LES CAPRICES DE BELISE

don jüan. — L'imagination est la prison de la volonté. — Je ne parviens pas à nouer ces cordons. Voulez-vous bien me l'attacher? Approchez, n'ayez pas peur. Enchaînez ma liberté, qui désormais est à vous. — Venez donc attacher cette fraise.

celta. — Puisque mon service m'y oblige, je le ferai volontiers, si d'ailleurs tel est votre plaisir. Mais quand je réussirais dans cette commission, comment saurez-vous si votre fraise va bien ou mal? Je vais chercher un miroir.

don jüan. — C'est inutile. Où trouver une glace pareille à ce visage, où je vois un si pur cristal? Laissez vos beaux yeux reproduire mon image, et je pourrai me vanter de m'être miré dans le soleil. — Faites le nœud.

celia. — Gela va-t-il bien ainsi?

don juan. — C'est à ces deux brillantes étoiles que je veux le demander.

(Il demeure en contemplation devant Celia.)

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