POUR L'INCERTAIN
comédie héroïque
NOTICE
SUR
Séville est la cité de don Pèdre. Il y était né; il s'en écarta souvent durant son orageuse carrière, mais il y revenait toujours. Séville est peuplée de ses souvenirs1, et son ombre doit se plaire à hanter encore le palais mauresque qu'il se fit construire par les architectes de l'Alhambra. Sombre époque, mais combien dramatique! Triste destinée commencée au spectacle des pleurs et de l'abandon d'une mère, achevée par le couteau d'un frère, non loin du château de Montiel, sous la tente de Duguesclin.
Il n'est donc pas surprenant que cette figure ait attiré l'attention de Lope de Vega. Mais il faut convenir qu'elle allait moins à la comédie qu'au drame. Aussi la pièce qu'on va lire est- elle un mélange des deux genres, et découvre mieux qu'aucune autre ce que nous avons observé dans notre introduction sur le caractère spécial de la comédie de Lope de Vega.
Il est une circonstance qui relève singulièrement l'intérêt de la comédie de Lope. Je ne parle pas de ces détails de mœurs toujours si originaux que nous offre le commencement. Tout le monde connaît la lutte terrible qui s'engagea entre le roi de Castille et son frère bâtard Henri de Transtamare, après que l'ivresse du meurtre eut soulevé contre don Pèdre les provinces du Nord. Henri se présentait comme le vengeur de la morale et de la nature outragées, et il en avait certes le droit après l'assassinat de don Fadrique, après la séquestration de Blanche de Bourbon, après le meurtre de Garcilaso, de l'infant d'Aragon, de sa mère, et de tant d'autres.
1. Ce qu'attestent les rues de la Tête de. don Pèdre, del Candilejo, etc.
NOTICE
Or, la pièce de Lope nous représente bien les deux frères comme déjà rivaux, mais ce n'est encore qu'une innocente rivalité d'amour. Le contraste est frappant et vous suit dans toute la pièce. Don Pèdre et Henri nous apparaissent comme des adolescents qui ne songent encore qu'à leurs plaisirs, parcourant la nuit déguisés les rues de Séville, et mettant à profit, comme le premier majo venu, les libertés que tolère la veille de la Saint-Jean. La politique, l'ambition, une lutte de quinze années durant laquelle interviendront la France et l'Angleterre, n'a pas encore creusé entre les deux frères cet abîme que comblera seul le cadavre d'un roi. Mais le sceau fatal dont semble marqué le roi de Castille, s'annonce déjà dans ces luttes d'amour. Le génie de don Pèdre semble déjà dominé par le génie de son frère Transtamare, car il ne peut réussir à se faire aimer de doña Juana et tous ses efforts tournent contre lui.
C'est au reste une poésie entièrement différente des usages de notre scène, et empreinte au plus baut degré des mœurs et des usages nationaux. La pièce débute par la peinture de la grande cité de Sé\ ille . occupée tout entière aux joies proverbiales de la veille de la Saint- Jean :
La de Sao Juan en Sevilla Es alegre a maravilla.
De tous côtés résonnent les sons de la guitare et du tambour de basque. On se mêle, on se visite durant cette nuit. Les rangs sont confondus. La veille de la Saint-Jean autorise tous les genres de surprise. Henri et don Pèdre, enveloppés dans leurs manteaux se rencontrent mêlés à la population qui bourdonne sur les rives du Guadalquivir. Mais bientôt Henri s'esquive et pénètre, suivi de son écuyer. dans la maison de ¡'Adelantado, noble demeure habitée par deux belles jeunes filles, doña Juana, et sa cousine doña Inès.
Les jeunes filles ont dressé l'autel de Saint-Jean formé de feuillages. Tapies derrière la grille des fenêtres, elles prêtent une oreille attentive aux bruits de la rue ; le premier nom qui frappera leur oreille doit être celui de leur époux, et souvent une voix officieuse se charge d'apporter le nom de celui que Ton désire. Dans un vase plein d'eau elles jettent un blanc d'œuf. S'il prend la forme d'un na\ire. c'est de bon augure, elles seront mariées dans l'année.
Henri, témoin caché de ces apprêts, a jeté le nom souhaité par la belle Jeanne; mais pendant que les deux amants échangent de mu-
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tuelles protestations de tendresse, survient le roi suivi de son autre frère don Fadrique, grand maître de l'ordre de Saint-Jacques.
Obsédé par son amour et par les soupçons qu'a fait naître en lui la disparition subite d'Henri, le roi don Pèdre se présente au palais de l'Adelantado, qui est absent, — sous prétexte d'admirer l'autel de Saint-Jean. Henri n'a que le temps de se cacher derrière le feuillage. Jeanne s'étonne de tant d'honneur en termes qui font sentir au roi qu'elle ne s'attendait pas à une telle visite en l'absence de son père. Don Pèdre riposte en disant qu'elle n'aurait pas de telles objections pour la visite d'Henri.
En ce moment on entend une montre qui sonne trois heures. Un homme est là, caché. « Qu'on voie ce que c'est ; qu'on le tue, » crie don Pèdre. Henri se découvre, et, à la prière de don Fadrique, qui intercède en sa faveur, le roi répond par un ordre d'exil.
Henri s'éloigne, mais il ne tarde pas à reparaître. Jeanne désolée, peut-être incertaine, l'engage vivement à se retirer. Le jour approche. Le roi peut revenir. Elle lui adresse ces deux mots charmants :
Si he de verte muerto Mas te quiero ausente.
Ces craintes, don Henri les prend pour de l'indifférence, exagérant tout selon l'usage des amants. Il quitte sa maîtresse désolé et annonce qu'il part pour la Castille.
Il part en effet, mais on devine qu'il ne va pas bien loin. Malgré la parole qu'il a donnée au roi, malgré les supplications de Ramire, son écuyer, qui redoute quelque vengeance de la jalousie de don Pèdre, Henri retourne à Séville.
Que s'est-il passé depuis la veille? Quel parti aura pris le roi? Il brûle de le savoir. Ramire se charge de pénétrer dans le palais de l'Adelantado avec une lettre pour Jeanne. Il se déguise en marchand colporteur, et rencontre Inès, la cousine. Il est bientôt reconnu. C'est ici le nœud même de l'intrigue qui se noue, il faut le dire, un peu aux dépens de la vraisemblance. Inès joue un double jeu, elle informe Ramire que Jeanne s'est déclarée en faveur du roi, et elle communique au roi la lettre d'Henri, en disant qu'elle lui est adressée. Le roi est enchanté de s'être mépris jusqu'alors, et promet à Inès de la marier à Bon frère. Il court tout heureux chez Jeanne lui faire part de la prétendue trahison d'Henri. Ce n'est pas le cas de dire comme Figaro : « Qui trompe-t-on ici ? » car tout le monde est dupe, à l'exception d'Inès, l'artisan de toute cette intrigue.
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Henri revoit son messager. Naturellement, il est désolé. Il maudit, il s'emporte. Que l'on selle ses chevaux ; il va partir sur-le-champ. Mais il ne partira pas sans avoir revu l'infidèle, et sans l'avoir accablée de reproches. 11 s'arme, part et pénètre dans le palais de l'Adelantado jusqu'à Jeanne.
Après le premier moment de surprise, éclate entre les deux amants une scène de reproches mutuels, dans laquelle la prétendue lettre adressée à Inès joue le principal rôle. Mais, comme on le pense bien. Jeanne est bientôt détrompée, et d'autant plus aisément que Ramire. le messager, est présent à l'entretien. Vient la réconciliation après des bouderies mutuelles, aucun ne voulant faire les premiers pas. C'est la scène souvent imitée par Molière. Ici se place une idée singulièrement originale et gracieuse. Lope abonde en ces inventions imprévues. Jeanne demande à Henri de faire la promesse écrite de lui être toujours fidèle. Elle en écrira autant de son côté. Ramire sera témoin, et au besoin juge. Cela donne lieu à une explosion de joie charmante sous la forme de deux sonnets. Rien n'est plus beau, car rien n'est plus dans la situation. La forme. même du sonnet, si mélodieuse, ajoute à l'expression passionnée du sentiment un charme inex • primable.
Nous touchons au dénoùment. Par ordre, en effet, de don Pèdre, et avec une galanterie tout espagnole, la couronne de Castillo est apportée devant la belle Jeanne, et mise en réalité à ses pieds. Jeanne esl au comble du trouble et de la confusion. Peut-être un secret combat se livre-t-il en son cœur. Elle demande à rester seule, et dan* un monologue que l'on voudrait voir écrit en vers de Racine, elle écarte la couronne de Castillo pour demeurer fidèle à son amour. L'intéressante figure de Jeanne est une des plus charmantes créations de Lope de Vega. Elle est digne à tous égards de son caractère tendre et passionné.
Le dénoùment est original; on pourrait dire bizarre. Henri, par suite d'un quiproquo, est uni à Jeanne par l'archevêque de Séville. C'eal ce que l'Adelantado annonce tout joyeux au roi, quand celui-ci lui demande où en est l'affaire : — « Je ne sais pas. répond tristement don Pèdre, réponse à si grande mésaventure. Jeanne, ajoute une couronne à tes armes; mais comme tu l'as dédaignée, qu'elle y ligure peinte à l'envers. »
Ainsi finit la fameuse comédie le Certain pour V Incertain ; ei Cierto por el Dudoso.