SCÈNE I
Les bords du Guadalquivir. Maisons sur un côté de la scène.
LE COMTE DON HENRI, RAMIRE, embossés dans leurs manteaux. Il est nuit.
don henri. — Le beau fleuve!
RAMiRE. — Des. nymphes charmantes habitent en foule ses bords.
don nENRi. — C'est la veille de Saint-Jean et la foto de Séville. Toutest beau, tout est charmant dans cette grande cité.
RAMiRE. — Et ton i cet enchantement procède de loi-
LE CERTAIN POUR L'INCERTAIN
même. Tu aimes, c'est le bien suprême, et tu vis aux mêmes lieux que ce bien.
don Henri. — Il faut compter aussi l'objet de cet ardent amour.
(Danses et chants avec accompagnement de guitare.)
ramire. — On chante?
don uenri. — On le dirait; la danse s'en mêle aussi. ràmire. — Ce sont des mulâtresses. J'aime leurs chants, mais leur couleur attriste tout1.
(Nouveaux chants avec accompagnement de castagnettes.)
Fleuve de Su ville, Que tu es charmant Avec tes blanches galères Et tes rames vertes.
(Entrent le roi don Pèdre, le grand maître de Santiago et Mondo enveloppés de leurs manteaux.)
le roi. — Je n'ai rien vu de plus charmant.
le grand maître. — Le plaisir ravale quelquefois nos goûts, et c'est une faute si cela porte dommage à noire honneur.
le roi. — - Maître de Santiago, tous les rangs se confondent dans la nuit. Sou manteau de ténèbres couvre et déguise tout ce qu'embrassent nos yeux. Tu n'aperçois pas la couleur des fleurs dont tu saisis le parfum; de mémo, la nuit, c'est aux parfums que l'on reconnaît les grands seigneurs.
don henri, demeuré à V écart, à Ramire. — C'est le roi. ràmire. — Avec ton frère le grand maître. don uenri. — Éloignons-nous : c'est l' homme de son intimité.
ramire. — Il l'aime beaucoup.
don HENRI. — Il a raison.
le roi. — Il y a là deux hommes qui. à notre aspee!, se sont enveloppés de leurs manteaux. Va savoir qui c'est. Mendo.
1. Lope décrit la Séville de son temps beaucoup plus que La ville do don Pè'lre. Les nègres ne furent introduits en grand nombre dans fci
Péninsule qu'après la découverte de la Guinée, en 1445.
mendo. — Je crois que c'est le comte.
le roi, s approchant de don Henri. — Henri, pourquoi cette défiance? Tu te caches de moi?
don Henri. — Seigneur, je croyais au contraire que c'est vous qui ne vouliez pas être reconnu.
le roi. — C'est mal reconnaître l'affection que je te porte. — Où donc vas-tu comme cela?
don Henri. — - Votre Altesse le voit bien.
le roi. — Il est minuit, et ton élégance est oisive î
don Henri. — Oui, Sire, probablement parce que je ne sais où l'employer.
le roi. — Dis plutôt que tu l'estimes trop haut, car en effet elle n'a pas d'égale.
don henri. — Mon Dieu, Sire, je suis sorti uniquement pour avoir le spectacle des folies de cette nuit.
mendo. — Le comte ne mérite pas le reproche d'être infatué de sa personne. Il se fait pardonner ses brillantes qualités par son extrême modestie.
le roi. — C'est mon avis et celui de tout le monde. — ( A Henri.) Mais enfin, qu'as-tu fait?
don henri. — J'ai entendu des chants, écouté le son de la guitare, du tambour de basque et des castagnettes, répondu à des bravaches, et avec le fer qui est à mon côté, éprouvé la poitrine de quatre d'entre eux.
le roi. — Il n'y a pas son pareil dans toute l'Espagne. — Et qui t'accompagne dans ces folles équipées?
don henri. — Je me fais suivre de Ramire.
le roi. — Je l'aurais juré.
ramire. — A-t-on quelque chose à me reprocher?
le roi, ironiquement. — Oh ! non.
ramire. — Sire, je le sais, je n'ai jamais pu vous donner bonne opinion de moi.
le roi. — Je connais ta tête folle.
ramire. — Sire, depuis que le monde est monde, il y a deux façons de se disculper.
le roi. — Lesquelles?
ramire. — L'homme en alléguant la femme, le maître son serviteur. Bien à propos se plaignit Adam d'avoir été trompé par la femme; car, depuis ce moment, toutes les
fautes retombent sur elle1; de même, jamais un maître peut être en défaut : la faute est toujours au serviteur.
le roi. — Tu me parais un plaisant médiocre. — Laissons ceia, et toi, Henri, mène-moi quelque part où. mettant à profit la circonstance, nous puissions nous amuser.
don iiENRi. — Je ne sais vraiment comment concilier avec votre rang les usages de cette nuit, à moins que vous ne trouviez quelque plaisir aux prières et aux réponses fantastiques dont se sont avisées les jeunes filles depuis qu'elles ont constitué saint Jean en inventeur de maris2.
ramire. — Je vous en dirai la raison et serai leur truchement.
le roi. ■ — Voyons.
ramire. — Saint Jean n'a-t-il pas son agneau?
LE ROI. — Si.
ramire. — Eh bien ! elles tirent de là cette conséquence qu'elles peuvent trouver un mari; car la première qualité qu'elles demandent, c'est d'être apprivoisé.
le roi. — Vit-on jamais un fou plus fou que celui-là? — Mendo, pourrais-tu m'indiquer quelques maisons de celles où tu prends la nuit tes ébats avec ton maître?
mendo. — Mon reclouté seigneur, Mendo ne peut rien répondre à cet égard qui vous soit agréable.
le roi. — Connaît-on pas ici quelque discrète personne chez qui nous puissions aller?
mendo. — Elles sont occupées, sinon toutes, du moins la plus grande partie, les jeunes filles à leurs prières, les femmes à leurs pratiques superstitieuses.
ramire. — Mendo a raison. L'une d'elles, il y a quelques jours, m'a emprunté un pot de chambre; en y jetant un blanc d'oeuf à l'heure de minuit, elle prétend qu'elle y verra des choses merveilleuses 1
don iiENRi. — Quelles folies!
le roi. — Oui, des plus fortes.
\ . On connaît ce propos d'un magistrat qui , dans tonto espí»ce de débat judiciaire, ne manquait jamais de demander : Où est la femme? 2 Voy. la Notice.
le grand maître. — La malepeste les étouffe! Amen. Si mal employer la fête d'un si grand saint1 i
le roi. — 11 n'y a rien de plus grave à reprocher à une femme que la pratique des incantations2.
ramire. — Les incantations, comme la céruseet le fard, sont l'illusion du visage de la femme. La jeunesse est leur aurore : qui songe alors à se farder? La femme alors se complaît dans sa fleur; elle s'enivre aux pensers du bel âge. Mais à mesure qu'avance le jour, elle a recours à un éclat emprunté, car elle sent qu'elle a perdu les teintes de son aurore. C'est aussi alors qu'elle fait appel aux maléfices et autres folies pour vaincre des volontés qu'elle ne peut réussir à enchaîner. Comparez un œillet artificiel avec un œillet véritable : c'est le moyen de vous expliquer l'effet d'un visage peint, dont les roses et les lis se vendent sur la place. 11 a les couleurs de l'œillet, mais elles ne sont pas naturelles, et on pourrait donner l'adresse du marchand.
le roi. — ■ Toutes n'ont pas cette habitude.
ramire. — Si l'on en croit ùn sage vénérable, toutes les femmes se ressemblent au soir de la vie.
le roi. — Il voulait parler du corps, il ne l'entendait pas de l'âme.
don Henri. — Ce sage doit être Épicure.
ramire. — Je certifie que vous le trouverez dans Pinta rque.
le roi. — Au diantre la philosophie et toutes les satires qu'on fait des femmes!* Ce sont les laids, les pauvres et les sols qui les font passer pour harpies. Celui qui a l'art de leur plaire ou qui sait les conquérir ne tarit jamais en honneurs et en louanges. Vrai Dieu! il n'est sans elles ni allégresse, ni plaisir, et jamais la société des hommes ne donnera l'agrément de la leur. Ah! les aimables infirmières des maux de l'âme et du corps!
don HENRI. — Je le veux, bien, pourvu qu'elles n'aillent pas tirer vanité de leur inconstance.