DONA JUANA , DONA INES
dona juana. — J'ai fait au saint mon oraison, chère cousine, pour savoir si le jour est venu qui doit m'unir au comte Henri, ou si le roi y mettra obstacle.
dona inès. — Un obstacle ? Pourquoi en mettrait-il ?
dona juana. — Parce que lui-même veut se marier, et qu'il n'est pas de loi en Gastille qui l'empêche de s'unir ù la fille d'un de ses vassaux.
dona ixès. — Si grands sont ses mérites que je ne veux pas examiner si c'est une faveur de la fortune d'être aimée d'un roi pour le bon motif. Le seigneur Adelantado n'a pas une situation en rapport avec sa naissance, et je ne puis m'empêcher de te dire qu'il y a de la folie à ne pas comprendre son bonheur.
dona juana. — Je pourrais me justifier en le décrivant le caractère de l'amour. Mais je dois supposer que si ton cœur l'ignore, il n'en est pas de même de ton esprit. — Connais-tu l'histoire de quelques femmes célèbres pour avoir aimé ?
dona inès. — On excuse les audaces de l'amour, mais non pas sa sottise.
dona juana. — Quelle sottise y a-t-il dans mon "amour? Le comte n'est-il pas le frère du roi?
dona inès. — Tu cherches tes excuses hors de ses qualités personnelles.
dona juana. — N'a-t-il pas un entendement supérieur ? Pèche-t-il par le brillant, par la tournure ? Tu es folle, je crois.
dona inès. — L'amour qui te possède offusque ton jugement. Moi qui ne suis pas du jeu et qui ai l'œil ouvert, je puis en juger mieux.
dona juana. — Tu sauras à quel point mes soupirs sont mérités par sa valeur. Ah! c'est à rendre le ciel jaloux de lui et de mon amour !
dona inès, à part. — Hélas Í je dis du mal d'Henri, et je meurs pour lui de tendresse!
dona juana. — Comme je n'ai pas à demander ton avis, peu m'importe ou non qu'il te plaise, s'il me convient.
dona inès. — On essayerait en vain de te convaincre.
dona juana. — J'ai dressé dans ce but cet autel en l'honneur de saint Jean. J'ai dépouillé de fleurs le jardin. Aux plus grands orangers j'ai ravi leur blanche parure. L'Alameda a fourni ces branches d'ormeau qui font un bosquet de l'appartement. L'air est embaumé de parfums, et sur l'image du saint environnée de feuillages, se courbe un arc de diamants, fleurs artificielles, sans compter celles qui brillent de leur éclat naturel, car Séville n'a p*oint à envier les jasmins de Valence. Serai-je servie par un hasard favorable? J'écoute : mais, malgré mes ferventes prières, je n'ai rien entendu qui m'apprenne si le comte Henri sera ou non mon époux l.
don denri, caché. — Ouï, il le sera, madame.
dona juana. — Quelle est celte voix?
don iienri, se montrant. — La mienne. J'étais là qui écoutais.
dona juana. — Vous êtes donc l'écho.
don eenri. — Par mes soupirs.
dona juana. — Le roi s'y opposera.
don iienri. — Non.
dona juana - — Qui donc, alors?
don jienri. — Vous seule, si c'est votre volonté.
dona juana. — Vous êtes l'écho d'une voix jalouse, car l'écho ne répond qu'un mot, et vous en répétez plusieurs.
don henri. — Trouvez-vous que j'ai raison ?
dona juana. — Inés, laisse-nous un moment.
dona inès, à part. — Quelle affreuse disgrâce ! quelle
\. Ce morceau rie poésie romantique, tout imprégné de nationalité, mérite d'être rapproché de la scène qui ouvre VOEdipe à Colonne. La même source d'inspiration, religion et patrie, produit les mômes effets.
LE CERTAIN POUR L'INCERTAIN
rigueur inouïe du sort, qui ne permet pas même à mon amour de se repaître de jalousie t
(Elle sort.)