SCÈNE IV DON HENRI, DONA JUANA, RAMIRE
dona juana. — J'ai vu, comte, avec un vif chagrin, la jalousie que vous a inspirée le roi.
don Henri. — Comment ne pas concevoir de crainte à propos d'un seigneur si puissant ! Un roi n'est pas un homme comme un autre; comment donc ne pas comprendre mes craintes, mes angoisses? Sans doute, je suis son égal par le sang, mais s'il devient mon compétiteur, qui ne choisira entre nous deux celui qui vaut et qui peut davantage?
dona juana. — Henri, si j'ai parlé au roi en termes généraux, lorsque je baisai humblement ses mains royales, à son arrivée à Séville, est-ce là un sujet de jalousie, alors surtout qu'avant un mois il doit retourner eu Castillc ? Il est digne d'être aimé, je l'avoue, comme seigneur, comme roi pour ses rares qualités, et pour m'avoir donné la plus haute marque possible d'estime. La galanterie la plus délicate que Ton puisse faire à une femme, c'est sans doute de vouloir l'épouser. Mais je t'aimais tendrement avant de le connaître. Je puis donc avouer son mérite sans avoir pour cela à l'aimer. Je ne manquerai à ma foi que si tu manques à la tienne. L'amour qui règne en mon âme n'est pas fait pour abandonner son empire.
don HENRI. — Divine Juana, cet amour est ie bien suprême pour l'homme qui l'espère avec uno constance si louable. Puisse ta vie qui n'est qu'à son aurore être comblée de biens non moins précieux que les grâces áoni tu es ornée, et qui sont l'aliment de l'amour. Je viens célébrer avec toi ton anniversaire, et je vomirais que le temps passât pour toi sans augmenter le nombre de tes jours. El plût à Dieu, puisque tu en crois mon amour avec une si noble confiance, que mes jours fussent pour toi des an-
nées. Que ta vertu soit l'aliment de mon repos. Je n'ai point de couronne, mais l'amour ne repose pas sur des royaumes dont il n'a que faire. Son empire est la volonté, et tu es reine de la mienne !
dona juana. — Qui vient avec toi ?
don Henri. — L'unique confident de notre tendresse. — Ramire, viens baiser les pieds de la comtesse.
dona juana. — C'est Ramire?
ramire. — Lui-même ; Ramire qui vous contemple comme une divinité. Que votre pied, noble dame, s'abaisse ^toucher ma bouche; ma langue en aura plus de confiance pour célébrer vos vertus.
dona juana. — J'aimerais mieux, Ramire, que tu apprisses à te taire, si lu l'ignores, car, de parler, personne n'ignore que tu le sais. Tu as la confiance du comte : eh bien ! tu ne saurais mieux le servir que de cette façon : voir, entendre et te taire.
ramire. — Je le savais, madame, mais je n'en remercie pas moins votre haute raison de me donner ce grave avertissement. Oui, on enseigne aux hommes, aux oiseaux, à parler en modulations harmonieuses, et on ne leur enseigne pas à se taire. C'est un grand malheur, une erreur véritable qu'il y ait des écoles pour apprendre à parler, et aucune pour apprendre l'art de se taire. Si j'étais roi, j'instituerais des chaires pour" enseigner le silence.
dona juana. — Puisque tu estimes le silence à ce point, considère le péril où nous sommes, Henri et moi, car il est une loi qui...
(Entre dona Inès.)
dona inès. — Ah ! ma cousine î Le roi. don uenri. — Que faire ?
dona juana. — Cachez-vous derrière ces rameaux de l'autel de saint Jean.
don henri. — A ce trait, je reconnais sa jalousie.
dona juana. — Je ne lui ai pas fourni de motif. — Mais, silence ! il approche.
(Don Henri et Ramire se Cachent.)
LE CERTAIN POUR L'INCERTAIN