LE ROI, LE GRAND MAITRE, MENDO, DONA JUANA, DONA INÈS
le roi, entrant. — Ce sera un amusement, grand maître, que permettent les usages de cette nuit, et vous verrez ce charmant autel.
dona juana. — Jésus ! Sire, Votre Altesse fait un tel honneur à cette humble maison ! Désormais le blason de sa porte en conservera le précieux souvenir1, bien qu'elle soit honorée déjà par les armes qu'y ont gravées mes aïeux2, et cette visite rappellera de la frontière celui qui s'y trouve pour votre service.
le roi. — Si vous voulez me faire entendre que, dans l'absence du gouverneur général, je me suis permis d'entrer dans sa maison, je suis prêt à m'en retirer; car. je n'estime pas moins 1' Adelantado dans la paix que dans la guerre, où il me sert en ce moment.
dona juana. — Rehausser par de telles paroles la joie que j'éprouve à voir Votre Altesse dans notre maison, c'est faire oublier la faveur qu'EUe nous a faite en daignant l'honorer cette nuit.
le grand maître, à do ha Juana. — C'est ainsi qu'il convient de l'entendre. — Quelle est cette dame*?
dona juana. — C'est le plus beau joyau de notre famille 0 : doña Inès, ma cousine.
\ . Le respect voulait que l'ou consacrât par un. souvenir de ce genre la visite du roi à son vassal. Nous avons vu avec surprise, à Tudela, de fortes chaînes suspendues en croix au portail de certaines maisons. Cela indiquait qu'un roi de Navarre avait logé dans cette maison ou l'avait honorée de sa visite. Les chaînes figurent dans les armes des rois de Navarre en mémoire de l'exploit de Sanche le Brave, à la bataille de Las Navas, en '1 212. Il franchit le premier à cheval la chaîne tendue autour de la tente du chef des Almohades, Mohamme 1-el-Nassir, et s'en empara. On voit encore un fragment de cette chaîne suspendue au maître-autel de la cathédrale de Tudela.
2. Quelle fierté magnifique dans ces paroles! quelle véritable grandeur !
3. Henri de Traustamare épousa en réalité doña Juana de Villenn .
dona inès. — Que je baise les pieds de Votre Altesse.
le roi. — La belle personne ! *
le grand maître. — Quoi d'étonnant, quand on est si proche du soleil? (A part.) Que le soleil m'accorde de ces deux étoiles la plus petite.
le roi, de même. — Sers-la, si tel est ton plaisir; ce sera une occasion pour venir voir l'ange que j'adore.
le grand maître. — Mon service commence dès aujourd'hui.
dona inès, à part. — Quelle noblesse dans le roi !
dona juana, de même. — Aussi galant que noble.
dona inès. — Fussent-ils nés dans l'obscurité, les trois frères auraient droit à tous les hommages.
dona juana. — A moi le comte seul suffit. Fais ton choix parmi les deux autres.
dona inès. — Je ne tiens pas pour discrète la femme qui aime par choix. L'affection véritable vient par les yeux, alors que moins on y pense.
le roi, haut. — Le charmant décor! On dirait un oratoire dans une forêt. [A doña Juana). Avez-vous fait votre oraison au saint, madame? Qu'avez- vous entendu depuis? Quel nom vous ont jeté les voix de la rue?
dona juana. — Nous ne sommes pas si simples, Sire ; mais c'est une coutume antique, que l'on peut observer sans y croire.
le roi. — Pourquoi ne m' avoir pas réservé une portion de l'autel? J'aurais eu plaisir à l'orner.
dona juana. — Prendre pour votre chapelle une .si humble demeure?...
le roi. — Pourquoi pas? Si je prétends y être enterré? Mais elle recevrait plus favorablement don Henri.
nièce de don Juan Nuñ z île Lara, par sa femme. Son oncle appartenait à la maison royalo de Castille, comme fils de l'infant don Fernand de la Cerda, petit-fils d'Alphonse X. Dans l'hypothèse de Lope, le père de doña Juana vivrait encore au moment de son mariage ; mais il est prouvé qu'en ce moment elle était orpheline, et se trouvait en réalité auprès de . Leonor de Guzman, et partageait sa prison dans l'Alcazar de Séville. Le mariage fut surpris et en quelque sui te enlevé par Leonor, qui dominait ahsolument la riche héritière de Villena.
-LE CERTAIN POUR L'INCERTAIN
dona juana . — Je ne crois pas que tel soit le vœu du comte.
le roi. — Parlons vrai, madame. Y a-t-il longtemps que vous ne l'avez-vu? De vos femmes, de vos demoiselles, quelle est celle qui, pour flatter votre secret désir, a répondu à vos prières par le nom de Henri?
dona juana. — Je ne l'ai vu depuis longtemps, et n'aurais jamais soupçonné de telles idées chez Votre Altesse. Je parie qu'à l'heure qu'il est le comte est en chasse d'oiseaux plus faciles à prendre, et qu'il promène ses folies sur les bords du fleuve de cette grande cité.
(En ce moment, on entend sonner une montre1.)
le roi. — Silence! Quel est ce bruit que j'entends! Sur mon âme, c'est une montre de gousset : elle a sonné trois heures. — Approchez, grand maître, et toi aussi, Mendo ; le bruit vient de ces branches de peuplier.
dona juana. — Pardonnez, Sire; c'est moi qui l'ai suspendue à ces rameaux pour qu'elle m'indiquât exactement l'heure de minuit.
le grand maître. — Il y a là quelqu'un.
le roi. — Rassurez-vous.
mendo. — Ce sont deux hommes.
le roi. — Eh bien! qu'attends-tu ? Tue-les s'ils ne sortent pas.
(Don Henri et Ramire sortent de l'endroit où ils étaient caché*. )
don HENRI, à Mendo. — Retiens ton épée. Je suis le comte, et je me suis glissé entre ces rameaux sans être aperçu pour adresser de là quelques réponses à dames.
le roi. — L'explication ne serait pas trop mauvaise, si le son de la montre ne la convainquait de mensonge.
don Henri. — Au contraire, cette montre me justifie, et prouve la vérité; elle a voulu marquer les heures de mon
i . Le bonhomme partait quand ma montre sonna :
Et lui, se retournant A-ers sa fille étonnée : Depuis quand cette montre, et qui vous l'a donnée?
(Corneille, le Menteur, acte II, se. vit.)
Mais Corneille a tiré directement cet incident do la Verdad sotyerhosa^ d'AHircon, qu'il imite dans h M.enteurt
innocence. Car, si vous aviez connu déjà ce que vous apprenez maintenant, vous ne diriez pas que je me cachais de vous, quand il n'y a aucun motif pour cela.
dona juana. — Vous croirez du moins, je l'espère, qu'il est entré sans ma permission.
le roi. — Je ne veux croire qu'une chose, l'offense que m'ordonne de croire mon amour. — Henri, tu vas quitter Séville. Il ne faut pas que la Saint-Jean te trouve en ses murs, puisque tu me rends cette fête si désagréable.
don Henri. — Il est juste de vous obéir, puisque telle est votre pensée.
le grand maître. — Sire, si le comte avait pu croire que vous verriez avec déplaisir...
le roi. — Laissez-moi, grand maître.
le grand maître. — Viens, Henri; et demande pardon à Son Altesse.
don lienri. — Je le ferais volontiers, si j'avais à me reprocher le moindre soupçon d'offense.
le grand maître. — Sire, qu'Henri ne parte pas; accordez-le à ma considération.
le roi. — Puisqu'il affirme son innocence, qu'il me rende foi et hommage en se désistant de prétendre...
don Henri. — Sire, je préfère assurer mon absence par l'exil, que de me fier aux désirs de mon amour. Absent, vous n'aurez plus pour craindre le sujet que je vous fournirais si j'étais présent. Gomment pourrions-nous faire, vous pour cesser d'être jaloux, moi pour oublier le chemin de cette maison? Ma présence rendrait toujours actuelle pour vous une angoisse que mon absence fera disparaître. Je veux m'éloigner d'ici, je ne veux pas qu'il m'arrive encore de voir la loyauté de mon cœur trahie par l'indiscrétion d'une montre. Au reste, Sire, je m'étonne de vous voir trouver mauvais que j'aime doña Inès, alors que je croyais que vos vœux s'adressaient à la belle Juana.
le roi. — Vraiment! Tu voudrais me faire croire que ce n'est pas doña Juana que tu aimes.
don Henri. — Si doña Juana acceptait mon amour, elle ne détournerait pas ses regards. Mais puisque elle se tait,
LE CERTAIN POUR L'INCERTAIN
il faut que vous sachiez que doña Inès est, a été et sera ma bien-aimée.
(Il sort.)
Le roi. — Ramire...
ramire. — Sire...
le roi. — Approche. Tu diras à Henri que, comme mon mécontentement est réel, cet ordre, d'exil est sérieux ; qu'ainsi, sous aucun prétexte, la nuit ne doit le trouver à Séville.
Ramire. — Vous connaissez, mon redouté Seigneur, son respect; il est égal à son obéissance. Je puis vous promettre qu'avant la tin de la journée nous aurons parcouru les vingt-deux lieues qui nous séparent de la plaine de Cordoue.
le roi. — Tiens, prends ce diamant.
ramire. — Vivez plus longtemps, noble don Pedro, que ne vivent les gens de mince acabit, plus longtemps que le palmier, que le cèdre des montagnes respect»' de la hache.
Vos mains, qui aujourd'hui me gratitient d'un diamant, vont pousser mon génie à enfanter dû tels vers, que. si l'envie n'y met obstacle, vous verrez quel vol je vais prendre sur le Parnasse.
Puisse votre fortune braver les assauts du temps, votre coursier égaler le vent de mer en vitesse, votre tlolte déployer ses voiles vers un monde nouveau!
Que votre renommée se grave sur le bronze en caractères immortels, depuis les murs de Fez jusqu'à Aljarafe, et drnuis Castillejos jusqu'à Mozambique \
(Il sort.)
le roi. — Quelle vivacité dans la bonne humeur I le grand maître. — Remarquable, en vérité ! le roi, ¿i doña Juana. — Vous allez être bien triste f dona juana. — Moi ?
le roi. — Si vous soutirez de son absence, ne refusez pas les hommages de mon amour. Il est insensé de vous
1. L'anachronisme est manifeste, puisque le pays de Mozambique ne fut découvert que lorsque Vasco de (tama eut trouvé la route des Indes par le cap de Bonne-Espérance, en 1 i!)(i.
parler de ma jalousie, et cependant le trouble de mes esprits est tel que j'en viens à être jaloux du Ciel, jaloux de moi-même , quand j'aperçois mon image dans vos yeux. Que ma souffrance n'augmente pas vos ennuis! il suffit que seul je l'éprouve; et puisque l'amour ne dispense pas de la douleur les Majestés de la terre, soyez touchée de ma sincérité en fermant les yeux sur mes mérites. Un cœur généreux, vous le savez, ne connaît pas l'ingratitude. L'élévation de mon rang ne doit pas me nuire, si leur infériorité sert mes rivaux. Tournez des regards sereins sur le trophée de ces dépouilles. Si ma qualité de roi vous effraye, régnez aussi, je suis prêt à mettre à vos pieds ma couronne, comme je dévoile toute mon âme à vos yeux.
(Doña Juana gardant le silence, le roi s'éloigne suivi de Mendo.)