‹ Œuvres dramatiquesChapitre 144 sur 290 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

les mêmes, DON HENRI, RAMÏRE.

ramire. — Hélas! tout est perdu.

don uenri. — Non; il me reste encore à me perdre. dona juana. — Jésus ! qui vient d'entrer ici ! don henri. — C'est moi, qui suis ou plutôt qui fus don Henri.

dona juana. — Comment as-tu osé entrer ici, comte, sans songer au péril qui est si près de toi? Prends garde ! on ne joue pas avec les rois. Méprisés, il font sentir leur puissance. Triste ta visite m'a rendue La fête de Saint-Jean : et si le roi t'a aperçu, ce n'est pas ma faute. Malheur ù l'amant qui, venant en secret voir sa dame, mène avec lui même son ombre î Ne voyons-nous pas quelquefois l'ombre trahir la personne ? Que de valets occupés à garder les boucliers de leurs maîtres les ont ainsi découverts1' Voitures et chevaux qui stationnent, apprennent au pas-

LDans leurs équipées nocturnes, les galants espagnols portaient toujours des armes offensives et défensives.

sant le nom de leur maître. Le galant discret fait en sorte qu'il ne puisse être reconnu, même de la lune. Il n'est pas d'amour sans mystère, et il faut craindre les regards jaloux. Mais, pourquoi tant de mots? Je ne veux pas que le roi consomme ma disgrâce, s'il revient et te voit. Si je dois te voir mort, je t'aime mieux absent, heureux même avec une autre. Regarde: le jour augmente, et il échappe déjà aux prisons de la nuit. On voit poindre le sommet des monts couronnés de neige et de blanches nuées ; on distingue la verdure des prés ; les fleurs se mirent dans les claires fontaines ; les oiseaux leur adressent leurs douces chansons; l'aube avertit le soleil qu'il doit se hâter, s'il veut remplir sa carrière de l'Orient au Ponant. — Que fais-tu là à me regarder, comte ? Que me veux-tu ? Retiretoi, comte Henri. Regarde, il fait jour 1.

don Henri. — Si j'avais pensé que de ta bouche sortiraient de pareils dédains, je ne serais pas revenu. Quand je vois ce que tu es, ce n'était pas me tromper beaucoup que de croire que je pouvais te perdre encore, après t'avoir déjà perdue. J'ai eu tort d'offrir à ta vue un absent déjà oublié. Etrange disgrâce ! Je n'étais pas encore éloigné de tes yeux que lu me complais déjà au nombre des absents. Oui, l'absence est fatale à l'amour, mais tu m'as oublié avant d'être absent. Tu supposes mon danger, tu t'effrayes de ma mort... Mauvaise justification, si tu as ma mort pour agréable ! Tu crains la colère, la puissance du roi ; mais ce roi qui t'aime, cet amant irrité, tu l'absous, tu l'excuses. Mille raisons tu allègues, et toutes me disent ce qui m'attend ; n'importe, il faut que je t'aime. Tu étais le soleil de mes yeux; comment me serais-je caché ? Ma montre n'eût-ellc pas sonné, que tes rayons m'auraient découvert. Je n'en maudis pas moins son ingénieux artifice, ses roues, son pivot, son premier inventeur. Tu me dis en finissant (niais cette fois dis ce que lu penses, découvre ce que tu prétends) que tu souhaites que je vive,

1. Cette comédie touche au drame, et nous savons que l'élément lyrique est toujours considérable dans le drame espagnol. Ces paroles de doña Juana et la réponse de don Henri, sont écrites dans le mètre élégiaque.

pour que d'autres plus heureuses jouissent du bien que tu perds... Oh ! comme cet éclat de la royauté t'enivre! Que tu es prompte à m' abandonner, prompte à me vendre t Eh bien ! je fais serment (et pour que tu me croies, je fais ce serment sous tes yeux, traîtres à mon amour, sous ces yeux que plus que jamais j'adore), je jure d'engager sous autres liens l'homme que tu abhorres. Je partirai pour la Gastille; et si je vis, on te dira que je fus un exemple éclatant de loyauté mal placée, puisque tu ne la méritais que par ta beauté, beauté funeste, supérieure encore à mon amour. Mais tu l'as dit, le jour brille ; adieu donc et pour jamais.

(Il sort.)

dona juana. — Henri! Henri!

ramire. — Il est déjà tard. Quels sont vos ordres ?

dona juana. —Ramire, dis au comte que j'aime, dis-lui d'attendre.

ramire. — Qu'attendrait-il maintenant?

dona juana. — Ah ! Inès, quelle cruauté!

dona inès. — Ce n'est pas de la cruauté ; il faut bien qu'il se retire.

dona juana. — Tu as raison ; il le faut, je le reconnais. Mais ce qui n'est pas moins certain, c'est que je ne survivrai pas à son absence ; car il n'est rien de plus fort que l'amour d'une femme, quand cet amour est réel

(Elle sort.)

dona inès, seule. — Faible espérance de mon cœur, tu peux dire à ma douleur qu'il lui est permis désormais de se relever, et que le temps vient à bout de tout.

Le changement qui commence à s'opérer dans les choses, la soudaine violence qui éclate, donne d'ordinaire plus de confiance et de vie à l'âme la plus désespérée.

La royauté n'admet pas ici-bas de résistance1. Le roi tient en sa main le souverain pouvoir qui aplanit toutes les difficultés.

i . Toujours la doctrine de la royauté introduite sous Philippe II.

JOURNÉE I, SCÈNE Vil. 295

Et si don Pèdre y a recours, comme je l'espère, doña Juana ne jouira pas de don Henri ; et déjà l'amour me dit qu'Henri m'appartient1.

1 . On ne peut s'empêcher de remarquer l'analogie qui existe entre le rôle de doña Inès et celui d'Eriphile, dans l'Iphigénie de Racine.

FIN DE LA PREMIÈRE JOURNÉE

DEUXIÈME JOUMEE

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