SCÈNE YII
Entre DONA JUANA.
dona juana. — Sire, que Votre Majesté soit mille fois la bienvenue !
le roi. — L'heur queje goûte aujourd'hui est supérieur à toute Majesté. Je commençais à me plaindre de vous.
dona juana. — C'est ce que tout à l'heure le grand maître me faisait la grâce de me dire.
le roi. — Maintenant, madame, mon amour jaloux est délivré de ses soupçons. Lisez cette lettre; elle est de mon frère.
dona juana. — Mon cœur applaudira aux nouvelles qu'apporte ce jour.
le roi. — Sa lettre est datée de Cordoue. dona juana. — Il est en bonne santé?; le roi. — Sa santé est bonne.
dona juana, à part. — L'amour me commande de l'audace; mais je suis retenue par le respect.
le roi, à part. — Je veux lui tendre un piège. {Haut). Maintenant, madame, que je suis rassuré, il convient que
4. Tout cela est bien faible, bien peu adroit etbien peu naturel dans la bouche d'une jeune fille de cette naissance. C'est payer bien cher le besoin de compliquer l'intrigue, et ce défaut grave se retrouve dans la plupart des comédies de Lope de Vega.
je vous fasse part de mes vues. Vous saurez que le comte m'exprime de la manière la plus vive son repentir des folles pensées dont il est maintenant si loin. Il me demande pardon, et me prie de le marier de ma main, en ma double qualité de frère et de roi. Dans l'intérêt de ma tranquillité, je ne puis rien faire de mieux que de trouver une femme a Henri. Je ne saurais me passer de votre concours, puisqu'il nous importe également de faire honneur à mon frère. Je veux donc examiner avec vous qui elle sera. Vous connaissez, sans doute, soit pour l'avoir vue, soit de réputation, la femme qui serait digne de lui.
dona juana. — Ce ne serait pas pour elle une médiocre faveur du sort. Puis donc que Votre Majesté m'a faite de son conseil, et que les questions d'État sont les plus importantes de toutes, à bien se demander quelle est la femme la plus digne d'être unie au comte, la raison même répond que ce ne peut être que moi. Que Votre Majesté m'accorde donc à son frère. Je ne puis douter que tel ne soit aussi le désir du roi, puisqu'il m'appelle en consultation; car si le vœu de Sa Majesté n'était pas de s'employer pour moi, il est clair qu'elle ne m'aurait parlé de rien, et surtout ne m'eût pas demandé de conseil. Votre Altesse, par ce moyen, peut faire honneur au gouverneur général, et m'accorder à moi-même l'objet de mes plus chers désirs. Quand je reviens à Henri, après avoir été éclairée sur vous-même, je ne saurais, pardonnez ma franchise, trouver ailleurs meilleur emploi de ma personne1.
(Elle sort.)
le roi à doña Inès. — Vous l'avez entendue ? dona inès. — Oui, Sire.
le roi. — J'ai voulu savoir si elle aimait Henri.
dona inès. — Elle s'est crue dédaignée par vous.
le roi. — Ce n'est pas là la raison. Si telle était la vérité, elle aurait accusé ma foi, mon peu de loyauté, avant de se prononcer avec tant d'ardeur en faveur du comte.
1. C'est à de tels passages qui contrarient, avec raison, je crois, la délicatesse française, que l'on voit clairement à quel point la scène espagnole a contribué au langage que Corneille prête trop souvent à se? héroïnes,
S'il faut dire la vérité, ma rase n'a pas été fort habile. Ah! qu'il est vrai qu'on ne gagne rien à vouloir s'éclairer en amour. On tombe ainsi d'un embarras dans un autre. — Gourez lui parler, sans lui donner à entendre que je sois courroucé de ce qu'elle m'a répondu. Je vous dirai plus tard ce que médite mon dépit. Expliquez-lui que je n'aurais pas cru qu'elle me supposât une pensée si sotte. Je n'ai pu songer à l'offrir au comte; car, si j'avais cru à sa répugnance, je n'aurais pas parlé d'Henri. Si j'ai donné occasion à sa jalousie, cette jalousie je l'adore; et si la jalousie suppose l'amour, elle m'aime donc, puisqu'elle est jalouse. Dites-lui tout cela et tout ce qui vous paraîtra dans l'intérêt de mon honneur.
dona inès. — En matière d'amour, les femmes ne savent guère dissimuler. Je vais lui dire d'être bien persuadée que vous n'avez pu songer à la donner au comte, puisqu'elle est l'objet même de votre amour. Mais n'oubliez pas, Sire, que cette nuit je dois être mariée.
le noi. — 11 le faut : autrement, il ne me resterait qu'à mourir de honte,
dona inès. — Il faut que cette lettre soit montrée à Henri.
le roi. — Je ferai qu'il vous aime de force.
dona inès. — J'attendrai entre l'espérance et la crainte.
(Elle sort.)
le roi, seul. — Qu'on a raison de comparer l'espérance à une fleur! Elle lui ressemble en ce que, comme la fleur, elle se flétrit en un moment ; comme la fleur, elle recèle le changement dans ses feuilles!
De perles brillantes elle se parsème en son matin, et se diapré de couleurs variées; beauté issue de la nuit, dont l'éclat a déjà disparu quand se tempère la chaleur du jour.
J'allais semant l'espérance, parce que la terre nouvelle me promettait riche moisson d'amour. O illusion folle, fille de ma jalousie !
Que sert de semer follement l'espérance de l'amour, si
312 LE CERTAIN POUR i/lNCERTAIN.
vient l'a désillusion qui, avec les arbres, emporte rameaux, feuilles, fruits et fleurs1!
(Il sort.)