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SCÈNE II

Entrent DON HENRI, RAMIRE.

don henri. — Ne me retiens plus.

ramire. — Où courez-vous?

don henri. — A ma perte.

ramire. — Avez-vous votre raison ?

don henri. — Si je l'avais, continuerais-je à aimer une ingrate1?

dona juana. — Quel est ce bruit ? Qui ètes-vous?

don henri. — Qui ètes-vous ? La belle question ! M'as-tu donc oublié au point de me revoir et de ne pas me reconnaître ? Hé bien je vais t'apprendre qui je suis.

dona juana. — C'est du délire; Dieu me soit en aide!

don henri. — Je suis une âme qui anime un corps qui ne m'appartient plus. Je suis un homme que vous aimiez, vous le disiez du moins, madame, alors que vous ne incitiez pas le titre de reine au-dessus de votre amour. Je suis le mortel autrefois heureux qui mérita d'entendre de votre bouche l'assurance d'être toujours aimé.... s'il y avait rien d'assuré dans les promesses d'une femme. Je suis celui qui sacrifia pour vous l' affection de son roi, de son frère,

1. Il faut admettre quece court dialogua se passe dans une antichambre dont la porte est ouverte sur le salon où se tient Doña Juana. Il a*est pas douteux que les décors, la mise en scène, ne fussent parvenus à un haut degré de perfection à l'époque de Lope de Vega Cela tient au grand nombre d'artistes supérieurs, peintres, sculpteurs, architectes, que possédait alors l'Espagne. On trouvera des détails curieux à ce sujet dans l'ouvrage très-rare intitulé : Teatro de los teatros de los pasados y presentes siglos : Historia escénica griega, romana y castellana, par don Francisco de Vanees Candamo.

de son maître ; celui enfin qui, la nuit, ne songeant qu'à vous, veille en oubliant et ma fortune et moi-même.

dona juana. — Assez, je n'en veux pas entendre davantage; car tu as beau dire, Henri, je ne saurais désormais te croire. J'ai dit Henri. Ne regarde pas comme une faveur ce nom que je te donne : c'est une erreur de ma langue qui cherche comment te punir. Si, au moment de te quitter, je prononce ton nom par vengeance, quel plus grave affront1 te puis-je faire que de prononcer ton nom ? Adieu, Henri, tu es homme, et c'est toi qui l'as voulu.

don Henri. — Tu dis que j'ai écrit à doña Inès t

dona juana. — Ce n'est pas vrai, peut-être ?

don Henri. — Non, madame ; c'est à vous que j'écrivais, Ramire est là i qu'il en témoigne.

ramire. — On ne veut pas vous croire, et c'est moi que l'on croirait ? — O doña Juana, c'est à vous que j'ap portais le billet : votre cousine le reçut.

don henri. — Quand est-ce que je F ai aimée pour m'amuser à lui écrire? Inès a-t-elle voulu avec ce billet abuser le roi, c'est ce que j'ignore. Non, c'était plutôt ton désir secret. C'était une chose arrangée pour te permettre de faire une plus haute fortune en épousant le roi. Le roi mérite de te plaire, le roi est un plus haut prix de ta beauté; et ce qui m'afflige davantage, c'est que tu cherches des prétextes. Mais, en préférant le roi, ce n'était pas une raison pour me vendre à lui. Supposant que tu avais reçu mon billet des mains de ta cousine, je suis venu embossé à ta porte, et par ta faute je me suis rencontré avec lui. — Me séparer de toi? A quoi bon? puisque je reviens aussitôt à Séville, comme par le moyen de la corde le feu revient à son point de départ. Il vaut mieux que le malheur de ma naissance soit égalé par celui de ma fin. (A vec exaltation.) Qu'on informe le roi que je suis ici ; qu'il me tue! Pourquoi n'est-il pas là, s'il a à se venger de moi ?

dona juana. — Henri ! Henri!

ramire. — Mais, seigneur, que signifie?...

don nENRi. — Tu ne le vois pas? je suis amoureux de

1 . Pour elle, ce nom est synonyme de traître, mais c'est bien entortillé.

324 LE CERTAIN POUR L'INCERTAIN

doña Inès; de ma vie je n'ai connu d'autre amour... Que le fer d'un traître me traverse le cœur, si j'eus jamais telle pensée, si jamais je servis Inès, si jamais je lui parlai. Non, là où tu étais, il ne pouvait y avoir d'autre beauté, d'autre foi. Je ne le dis pas pour te toucher : je n'espère pas te toucher ni t'aimer, ni vouloir que tu m'obliges à t' aimer. Je ne veux qu'une chose dans mon malheur : t'enlever tout prétexte.

DONA JUANA. — Comte...

don henri. — N'articule pas un mot. Entre les amants et les sages, après une injure sérieuse il n'est pas de réconciliation. Yoici tes lettres, je te les rends avec ce ruban incarnat. Qui peut empoisonner avec de l'encre sinon la femme et la trahison? Ma raison saura oublier ces promesses, ces serments perfides.

dona juana — Prends garde d'avoir à te repentir. Les correspondances reprises ne sont jamais aussi tendres.

don henri. — Laisse-moi.

dona juana. — Que Dieu me confonde si...

don henri. — Tu es reine : quel espoir me reste-t-il?

dona juana. — Crois-moi.

don henri. — Je ne puis.

dona juana. — Pourquoi, comte?

don henri. — Parce qu'il est tard, et qu'il est juste que je sois retenu par le respect de mon roi.

dona juana. — Et si je promets d'être à toi, maintenant queje suis détrompée?,..

don henri. — Tu seras aimée de moi autant que je le mérite, et encore davantage... mais non... tu appartiendras au roi. Ta promesse te lie.

dona juana. — Qui a l'air de se faire prier et me dédaigne, ne mérite pas que je lui en fournisse plus longtemps l'occasion. Je sors, je vais oublier qu'il fut un temps où j'aimais le comte1.

(Elle fait un pas pour s'en aller.)

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