SCÈNE XIII
CELIA, FELISARDO.
felisardo. — Ta as vite changé de goût. celia. — Dis, qu'ainsi Dieu te garde, serais-tu fâché sérieusement ?
felisardo. — Suis-jedoncunepierre. moi? suis-jedediamant ou un amant? Suis-je une bête ou un homme ? Suisje gentilhomme ou la bassesse même ? Toi, que mille lieues auraient dû séparer de la compagnie d'un homme, je t'en vois (qui l'eût cru!) à la distance que mesure un lien? Tu mets des lacs, tu fais des nœuds au cou d'une autre trie quema tète, pour qu'un nœud de corde serre bientôt la mienne ! Ah! belle Celia, ni foi en la mer, ni fidélité chez la femme. Toi, venue naguère en ces lieux, pour dernière preuve d'amour dans un malheur digne d'une renommée éternelle, je te vois dans les bras d'un homme !...
celia. — Quels bras?
felisardo. — Laisse-moi : ne me retiens plus.
celia. — Dis, est-ce le moment de traiter en plaisanteries des malheurs si réels ? Reviens et regarde où nous en sommes; dans notre propre patrie, toi et moi, nous sommes esclaves : et si tu crains pour mon honneur. 1rs soupçons sont de la folie, et c'est mon honneur qu'ils offensent. Pour toi, mon Felisardo, je suis réduite à l'étal d'esclave; ta jalouse folie m'a obligée à servir : et si je fais mon service, de quoi te plains-tu? Je suis venue avec une autre femme présenter de l'eau à celui à qui je donnerais volontiers du poison. Il est homme, il est jeune; il m'a adressé quelques galanteries, car l'occasion est légère, l'homme poudre et la femme étincelle1. Il m'a commande
1. Variante du proverbe : El hombre es fuego, la mujer estopa . liega el diablo y sopla.
de lui mettre sa fraise, j'ai mis la fraise, j'ai noué les liens; il m'a prise pour miroir, j'ai fait le miroir.
felisardo. — Et tu t'étonnes de me voir furieux?
celia. — Oui, car à peine étais-tu entré, le miroir, qui est de cristal et se casse, le miroir a disparu. •
felisardo. — Tu te défendrais mieux, Celia, en disant que la femme est miroir, et qu'en l'absence du maître, elle adresse la même flatterie à tout visage qui se présente.
celia. — Laisse ces soupçons injustes; laisse, je t'en conjure, en un si grand malheur, de tels enfantillages.
felisardo. — Enfantillages? Je regrette, Celia, que tu en juges ainsi. Quand, dans le miroir de tes yeux tu reproduis une autre image que la mienne, c'est un jeu qui risque d'amener une offense mortelle. Mais, en des disgrâces telles, il ne convient pas de se répandre en plaintes : dis-moi, mon bien, qu'ai-je à faire, vu l'avenir qui nous est réservé? Veux-tu, dis-moi, que cette nuit nous gagnions quelque lieu où la fortune n'ait pas le pouvoir de nous jouer des tours comme ceux-ci? Veux-tu queje te tire de cette maison ?
celia. — Dieu sait si je le voudrais; mais nous allons mettre Eliso dans un grave embarras. Nous passons ici pour esclaves : il faudra de nécessité que Lisarda déclare que nous sommes cachés chez Eliso, ou qu'on nous recherche au nom de Lisarda. Il vaut mieux, en attendant que se passe le premier émoi, que tu tâches de te distraire, car, pour être bien cachés, il n'est pas de maison comme celle-ci. Une fois dehors, je serai recherchée de mes parents, et h peine aurai-je mis le pied dans la rue avec mes vrais habits, que je serai reconnue. D'ailleurs, pour moi quelle est la gloire préférable à celle de mériter le nom d'esclave tienne ?
felisardo. — J'approuve votre conseil, madame. — Je viens de voir les serviteurs qui commençaient à mettre la table. Vas à ta cuisine, Celia, nous pourrions être aperçus.
celia. — Je glisserai dans une serviette, si je ne suis pas surveillée, quelques bons morceaux pour toi... Mais, j'y songe... c'est inutile; Flora y pourvoira mieux.
ii. 3
34 LES CAPRICES DE BELISE
felisardo. — Jamais je ne te vis si folle. celia. — Qui aime craint.
felisardo. — Qui aime a confiance.
celia. — Que veux-tu que je croie ?
felisardo. — Que je t'adore, ma Celia; que les malheurs redoublent ma fermeté.
FIN DE LA PREMIERE JOURNEE
DEUXIÈME JOURNÉE