‹ Œuvres dramatiquesChapitre 17 sur 290 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Salon dans la maison de Lisarda. BELISE, FLORA.

flora. — Quand verrons-nous la fin de ces tristesses, de ces ennuis !

belise. — Hélas 1 Flora, toutes mes joies se sont changées en pleurs. Ce n'est plus le temps des caprices; mes dédains ont cessé, le ciel m'a punie et les hommes se sont vengés. Aie pitié de moi; il me prend quelquefois envie de me tuer;

flora. — Ce mot n'est pas digne de votre raison.

belise. — Amie, j'ai des moments si tristes, que la vie me devient odieuse. Telle est ma mésaventure que, forcée de taire ma folie, je n'ai d'autre ressource que la mort. Pourquoi tarder? Qu'est-ce qui m'arrête dans le dessein de m'ôter la vie ?

flora. — Toi? l'homicide de toi-même?

belise. — Je suis résolue, Flora, à me donner la mort, et j'ai pour cela de si graves motifs que, quand le monde les connaîtra, je serai justifiée à ses yeux. Je suis décidée à nie tuer. Quand je serai morte, Flora, tu pourras lire en mon cœur et connaître le motif que je ne puis déclarer en ce moment. Comme le criminel qui meurt par sentence de justice, je porterai inscrite sur mon cœur la cause de ma mort, quand la corde ou le fer m'aura ôté la vie. — Comment vous terminer, ô mes tristes journées? Par le poignard? je resterai pâle, sanglante et décolorée; par la corde? je serai affreuse, la langue épaisse, la bouche tor-

LES CAPRICES DE BELISE

due; car, si on ne veut pas de l'épée, il ne reste guère de genre de mort agréable : par le poison? je serai noire et toute bouffie. Il me reste la saignée, la mort de Sénèque. Je mourrai insensiblement, sans douleur; et le cas ne sera pas peu mémorable: mourir en pleine philosophie. Mourant par la saignée, je demeurerai belle et propre. Allons, envoie quérir un barbier1. Je étirai que je veux me faire saigner; puis, il me sera loisible d'ôterla bandeen attendant mon dernier soupir. Va, Flora, fais-moi venir le barbier.

flora. — Que dites-vous? Êtes-vous folle ?

belise. — Je veux me périr...

flora. — Ah ! mon Dieu !

belise. — Si tu tardes, j'emploierai la cordeouun charbon embrasé, comme Porcia...

flora. — Si la loyauté, si l'affection, si le fait d'être née dans votre maison peuvent mériter que je connaisse la cause de vos ennuis, que ces ennuis et mes yeux en larmes vous persuadent de parler.

belise. — C'est impossible.

flora. — Eh bien, alors, ne séparons pas nos destinées, et qu'une même mort les achève.

belise. — Si tu t'engages à ce que notre sort soit uni par deux blessures, je vais te dire la cause de mon mal.

flora. — Je promets tout.

belise. — Écoute : tu verras quels sont mes motifs, et s'ils ne sont pas égaux à l'étendue de mon malheur.

Je suis née à Madrid, Flora, comme tu sais, pour la joie et le bonheur de mes riches parents. J'ai grandi dans leurs bras, entourée de soins, de tendresses telles, qu'étant encore toute petite, j'aurais pu me marier. L'Inde et ses trésors nous envoyaient leur pluie. Les perles et les diamants, l'argent et l'or, source de grands maux, brillaient dans la maison et remplissaient les coffres de mon père. Aussi, dans leur tendresse pour moi, mes parents dépensaient- Us avec profusion en atours et en parures nouvelles. Don Juan, leur fils, qui était étudiant, ne leur coûtait pas en

4. Tous ceux qui ont lu Don Quichotte savent que les barbiers pratiquent aussi 1?. saignée en Espagne.

JOURNEE II, SCÈNE ï. M

livres, en laquais et en pages la moitié de ce que je dépensais en miroirs, en parfums et en gants. Cette faiblesse folle me rendit si arrogante, que mes parents n'ont pu me faire accepter un parti. J'aurai pour ma part trente mille ducats dans cette grosse fortune. Cette agréable perspective, encore plus que mes qualités, engage les coureurs de dots à me venir voir, à tâcher de faire ma conquête. Et moi, enivrée de cette grande fortune, peut-être trop éprise de mon esprit et de mes attraits, j'ai donne dans des impertinences telles, que je suis devenue la fable de Madrid. On m'a entendu dire pendant quelque temps que je n'avais en chair que les mains et le visage, et que je ressemblais pour le reste à ces images1 que l'on vêtit seulement de la taille et tout d'une pièce sans laisser paraître le corps et les jambes. Je n'allais pas à la messe s'il se trouvait dans l'église quelque tableau représentant l'archange qui terrasse le dragon infernal. Mille fois, à l'aspect de saint Christophe et de sa stature de géant, je suis tombée en des pâmoisons mortelles. Jamais je n'ai pris d'eau dans le bénitier, même avec des gants, de peur de me noyer. Jamais je ne suis sortie quand il faisait du vent, et si le vent me surprenait dans la rue, je me mettais à crier : «le vent m'emporte !• » Je n'ai jamais assisté âux courses de taureaux de peur qu'ils ne franchissent la barrière, eussé-je mille grilles devant moi. Le Manzanares est une bien petite rivière, mais il y a défense de la passer. Jamais je ne monte en voiture sans l'escorte de mille reliques, el avec des signes de croix, et des oraisons sans tin. Jamais tailleur n'a pris la mesure de mes vêtements, de peur qu'il ne m'embrasse la taille. Mon cordonnier ignore ce qu'il chausse. Il me fait des souliers d'un et de deux points jusqu'à seize. Ainsi les galants curieux ne peuvent se vanter de connaître ma mesure. Jamais de ma vie je n'ai joué aux cartes; mon sang se glace à la vue de Y espadilla. Mais pourquoi te raconter ce que tu sais si bien ? Je n'aurais d'ailleurs jamais fini. Hélas! Flora. — après avoir par mes façons impertinentes repoussé tant de personnages

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