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MARIANNE

... Il souffre à me voir, ma présence léchasse. Kt je ferai bieu mieux de lui céder la place.

Tartufe, acte II, scène ir.

Comparez la scène française, visiblement imitée de i'espagnd.

ramire. — Où allez-vous, madame?

dona juana. — Où je vais, Ramire? Je vais oublier le comte.

ramire. — Gela ne se peut, si le comte n'est pas moins épris que vous. Vous rêvez quand vous êtes jalouse, quand vous parlez de trahison. Ne voyez-vous pas son cœur, comme il parle tout entier par ses yeux?

dona juana. — Vraiment, tu me fais violence.

ramire. — Point du tout; c'est vous-même qui vous la faites, qui voulez être violentée.

dona juana. — Tu me connais mal.

ramire. — Vous ne vous en irez pas; vous en seriez bien fâchée.

dona juana. — Tu ne connais pas les femmes.

ramire. — Vous n'êtes pas une femme; vous êtes un ange par le nom et par la beauté !

dona juana. — Mais, pour me retenir, Ramire, il faudrait savoir ce que veut Henri.

ramire, à don Henri. — Et vous, quelle folie est ia vôtre, en ne mettant pas à profit ce moment et ce lieu ?

don Henri. — Elle parle de s'en aller.

ramire. — La bonne sottise ! Si elle avait voulu s'en aller, qui l'en empêchait? D'ailleurs, vous le savez, la femme s'entend mieux a souffrir que l'homme.

don Henri. — Comme cette femme est la mienne, dis-lui queje veux l'aimer, la chérir.

ramire. — Il est bien certain qu'elle le sera.

dona juana. — Comte, si vous parvenez à me guérir de mes soupçons, je serai votre épouse.

don iienri. — Si ma franchise est en défaut, je ne sais quelle satisfaction vous offrir.

(Entre doña Inès, sans être aperçue.)

dona inès, à part. — Que vois-je ? N'est-ce point Henri? ■ Ah ! qu'il est malaisé d'empêcher de se voir deux êtres qui s'aiment ! Je vais essayer d'entendre ce qu'ils peuvent se dire. Quelle audace téméraire !

dona juana. — Comte, qu'un écrit de votre main atteste la vérité t

DON HENRI. — ËcOLlte.

326 LE CERTAIN POUR L'INCERTAIN

dona juana. — Parle et je répondrai ensuite. ramire. — Moi je serai juge, vu que je suis neutre entre vous deux.

dona inès, à part. — Et moi témoin, mais pour mon malheur.

don Henri. — Si j'étais possesseur des flèches de l'Amour, l'univers entier, je le rendrais épris de vous, et je vous enfermerais dans une enceinte de diamant, afin que nul ne vous vît après vous avoir aimée.

Mais je saurais, moi, si bien me faire aimer, que d'aucun autre bien vous n'eussiez même le soupçon. Liée par une chaîne, serait fixée en vous ma pensée, mon imagination.

Et si je le pouvais, je mettrais une barrière à la course rapide du temps, pour le borner aux douces, aux suaves années de notre jeunesse,

Afin que cet aimable visage ne connût jamais l'injure des ans, afin que jamais je ne pusse craindre d'être moins heureux.

ramire. — Bravo Í ma foi. A la bonne heure ! Moi, j'aime ce que je comprends, et non pas ces frivoles sornettes dont le vulgaire fait miracle, el qui ont le privilège de faire quereller le sens et la raison.

dona juana. — L'amour condamne les seules gloires do l'amour; je veux souffrir pour vous, car le souvenir qui ne rappelle que du bonheur n'est pas dans son rôle.

Souffrir en aimant est la plus belle victoire, et si l'amour véritable est celui qui s'achète par la douleur, je ne veux pas tirer gloire de vous aimer.

don Henri. — Ramire, que décides-tu ?

ramire. — Tous deux vous méritez le prix1.

dona inès, se rapprochant. — Et moi qui étais là vous écoutant, je vous dis la même chose.

don Henri. — Vous pouviez vous en dispenser, madame,

1. La pièce de Juana repose sur un sentiment exquis, mais elle défie la traduction. La langue française n'a pas cette subtilité dans la délicatesse. Drame singulier gui se prête à de tels assauts de l'esprit! Cola suppose un bien remarquable degré de raffinement dans le public. On voit par cet exemple combien il est vrai de faire dériver la poésie espagnole de celle des troubadours. Leurs tensons (contcntio) sont ici le modèle que, peut-être sans le savoir, suivait Lope.

aussi bien que d'affirmer que ma lettre était pour vous, quand il était évident que Ramire vous la donnait pour être remise à doña Juana.

dona inès. — Au moment où j'y pensais le moins, s'est présenté le roi votre frère, et, moi, pour ne pas lui avouer une vérité qui lui fait tant de peine, j'ai dit que la lettre était pour moi.

dona juana . — L'explication n'est pas mauvaise.

ramire. — J'entends le roi.

dona juana, à don Henri. — Cachez-vous vite, il n'y a pas d'autre moyen.

don henri, montrant une porte. — Je vais attendre là. dona juana. — Mais dites.

DON HENRI. — Quoi ?

dona juana. — Portez- vous une montre?

don henri. — Je ne suis pas assez étourdi pour avoir oublié ma récente aventure. J'en suis encore tout tremblant; mais voici doña Inès qui demeure, et qui fera office de main pour indiquer où je suis.

(Pon Henri se cache, ainsi que Ramire.)

dona inès. — Voilà ce que m'a valu d'avoir voulu vous être utile. Mais peut-on attendre un autre loyer de cœurs ingrats? Cependant, je veux vous rassurer et vous donner ma parole de seconder vos amours.

dona juana. — Parle bas; il arrive.

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