LE ROI, L'ADELANTADO, MENDO
l'adelantado. — Je ne sais en quels termes, mon auguste souverain, vous marquer ma reconnaissance de ces visites.
le roi. — Couvrez-vous, marquis1.
l'adelantado. C'est m'honorer au delà de toute expression.
le roi. — Marquis de Cadix, je ne saurais jamais trop vous honorer.
l'adelantado. — Tant de faveurs...
le roi, à part. — J'hésite à me déclarer. [Haut.) Je veux de tout mon possible vous élever en honneurs, car nous ne tarderons pas à être parents.
l'adelantado. — Vous avez deux frères; je ne demande pas mieux.
le roi. — Pars, Mendo, et mande en secret l'archevêque ; dis-lui qu'il ait à se rendre ici prestement.
Mendo. — J'obéis à vos ordres. Il est certain que cette dame est bien digne d'un si haut rang.
le roi. — Si rapide est le vol de la renommée indiscrète, que pour l'arrêter un moment, je veux, mon cher Adelantado, opérer en secret un mariage.
l'adelantado. — Vous êtes sage.
le roi. — Je veux, marquis, marier votre belle Juana de ma main, et avec un homme qui me vaut.
l'adelantado. — L'autorité de Votre Majesté simplifie tout. Puis-je savoir son nom?
le roi. — Il suffit que vous le voyiez.
l'adelantado. —Votre Majesté s'humaniser à ce point...
le roi. — Il n'y a là rien qui vous doive étonner.
l'adelantado. — Un homme qui vous vaut !...
le roi. — Rien n'est plus certain. Seigneur gouverneur,
1 . Ce titre, fort rare alors, était considéré comme un très-grand honneur.
332 LE CERTAIN POUR L'INCERTAIN
écoutez-bien mes instructions. A l'homme qui se présentera chez vous avec mystère vous donnerez doña Juana. L'archevôque ne vient pas dans un autre but. Que l'amour mette à profit ce que gagne le silence. Accueillez bien cet homme et faites-lui fête; car je vous certifie qu'il n'y a pas dans le royaume de Castillo un homme supérieur à lui et qui me soit plus cher.
l'adelantado. — Le ciel vous garde.
le roi. — Je ne puis vous en dire davantage.
(Le roi sort.)
l'adelantado, seul. — L'égal du roi ! Vain n'aura pas été mon espoir, car il est impossible qu'il soit autre que l'un des deux frères du roi, l'homme qui doit devenir l'époux de Jeanne. Tous les deux dans le royaume de Castille passent pour des princes fameux dans les lettres et dans les armes; l'un ou l'autre pourra faire briller ma maison de l'éclat même du soleil. Oh ! si la fortune favorable voulait que ce fût Henri ! Oh ! si c'était par le comte que dût être honorée ma maison?
(Il demeure rêveur.)