‹ Œuvres dramatiquesChapitre 167 sur 290 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

Entre LE ROI.

le roi. — Je venais de t'envoyer, belle Juana, mon cadeau de noces, marqué au chiffre de mon amour et de mon pouvoir, la couronne que tu as vue, et qui te fera souveraine de G astille, sans parler de ce qui a été conquis sur les Mores, — quand le grand maître m'a informé que tu désirais me parler. Un fâcheux pressentiment s'empara aussitôt de mon âme, quand mon frère ajouta qu'il avait remarqué beaucoup d'embarras dans ta réponse.

dona juana. — Confiante en la générosité de ton cœur, et en l'étendue de ton esprit, je veux, Pedro, non sans beaucoup' de hardiesse , te faire l'aveu de mon amour. Tu ne l'ignores pas : j'ai reçu les services d'Henri, et j'ai répondu à son amour, sans m'écarter jamais de ce que je devais à ma dignité et à l'honneur. Une parole légère n'est jamais sortie de ma bouche, et jamais il ne vit billet qui pût enlever un seul atome à ma vertu. Tu vois la raison de ma froideur, et comment je n'ai pas répondu à ton amour: raison plus forte que tu ne supposes peut-être... Écoute... Mais je ne sais comment te dire la chose bien que passée, sans qu'un peu de rougeur ne me monte au front. Les hommes, toujours audacieux dans leurs désirs, se troublent en certaines occasions, sauf à se repentir ensuite ; quelquefois, sans égard au respect, ils passent par-dessus la crainte.

le roi. — Mon esprit, Juana, ou plutôt mon amour, s'égare en mille conjectures sur la conduite d'Henri, et sur ton honneur. Parle donc, et mets fin à mon tourment.

336 LE CERTAIN POUR L'INCERTAIN

Je connais les accidents dont est semée la carrière de l'amour.

dona juana. — Je cherche des mots, des tours délicats, bien que les termes les plus simples suffisent à ma justification. Henri descendait, causant avec moi, les degrés du palais... Mais cela ne saurait se raconter. Veux-tu que je l'écrive ?

le roi. — Non, car il me serait impossible de contenir mon impatience, pendant que tu écrirais.

dona juana. — En descendant les degrés... Je ne crois pas qu'il y ait de condamné qui les monte avec plus d'appréhension1.

le roi. — Achève, pour Dieu !

dona juana. — Un moment.

le roi. — Tu ne fais qu'accroître mon ennui.

dona juana. — M'y voici : je commence.

le roi. — Quand penses-tu avoir fini? Ne vois-tu pas que tu me saignes à petits coups ?

dona juana. — ; Ma faute est si peu de chose. Je disais donc qu'Henri me prit la taille, et peut-être, sans le vouloir, ses lèvres rencontrèrent les miennes. Il ne voulait peut-être que me parler, mais il faisait si noir, que sa dignité dut au hasard de commettre cet acte discourtois. — Vous connaissez maintenant le motif qui m'a empêché d'être votre femme2.

le roi. — Laisse-moi croire, Juana, que ce récit est de pure invention. Quoi qu'il en soit, Henri n'est pas parti pour la Gastille. Je sais qu'il est à Séville, et qu'il veut me susciter des ennuis. Il est étrange que j'aie à lutter contre son amour, et les fous comme les sages s'accorderont a

4. Le lecteur partage l'émotion de Juana, en songeant quel fut l'homme qui reçoit cet aveu.

2. Il y a dans tout ceci un idéal d'honneur et un idéal féminin qui ne sont pas , tant s'en faut, au désavantage du caractère espagnol. Nous dirions volontiers de ce trait, avec notre La Fontaine :

11 est bien d'une âme espagnole, Et plus grande encore que folle.

Comme développements à l'appui , voyez Mémoires de Mme de Motteville.

dire qu'on n'y voit pas l'effet du respect qui m'est dû. Malgré cette injure et malgré ma jalousie, n'écoutant ni mon amour ni ma colère, je ferme les yeux sur tout, je ne crains ni les fous ni les sages, je fais mieux; c'est moimême qui m'exhorte à venger mon affront. Il n'est pas de vengeance sans un peu de délire, pas d'amour sans un grain de folie. Cette nuit, je ferai tuer Henri. Lui mort, je pourrai me marier n'ayant plus de sujet d'inquiétude. Tant qu'il vivra, je ne puis t' épouser, c'est évident, en présence de l'affront qu'il m'a fait pour m'avoir prévenu en un lieu inviolable à tout autre qu'à son maître. Si malgré moi, je reviens à cet événement, je ne puis m'empêcher de le tenir pour mensonge. Mais, mensonge ou vérité, il suffit que je l'aie appris pour que je sois obligé à la vengeance. Henri mourra, et lui mort, j'épouserai sa veuve.

(Il sort.)

dona juana. — Sire ! Sire !... C'en est fait... Mais Henri est en chemin pour la Gastille... Je veux lui écrire de pousser jusqu'en France ou en Angleterre. Non, mieux vaudrait qu'il se rendît à Grenade; le roi more s'estimerait trop heureux de ses services. Écrivons, sans perdre un instant. — - Elvire !

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