‹ Œuvres dramatiquesChapitre 171 sur 290 · SERVANTE · texte numérisé non relu

SERVANTE

NOTICE

SUR

LA DEMOISELLE SERVANTE

Je réclame l'indulgence du lecteur pour le titre de cette comédie, le moins mauvais de tous ceux que j'ai pu trouver après y avoir rêvé longtemps. Le titre espagnol, la Moza de Cántaro, signifie proprement la fille de cruche, comme nous disons la fille de peine, la fille d'auberge, et veut dire la servante employée à tout faire dans une maison : laver le linge, faire la cuisine, aller à la fontaine, etc.

Or, le piquant de cette comédie, c'est que l'héroïne qui, en effet, est réduite à jouer ce rôle dans la pièce, est une jeune fille de haute naissance, parente des ducs de Médina-Sidonia. Son frère est à l'armée de Flandre. Elle habite Ronda avec son vieux père, libre, charmante, et fort dédaigneuse de tous les hommages qui lui sont adressés. Un gentilhomme, nommé don Diego, plus présomptueux que les autres soupirants, insiste un jour auprès du père pour avoir une réponse à sa demande, et à la suite d'explications un peu vives, il donne à ce vieillard un soufflet. Cette insulte amène la scène du Cid, entre don Diègue et Rodrigue, avec cette différence qu'ici c'esL une fille qui apprend la nouvelle de l'affront fait à son père, — un chevalier de Saint- Jacques, — et qui entreprend de le venger.

L'insulteur a été arrêté. Doña Maria, voilée, se rend dans sa prison. Elle affecte d'abord d'accueillir favorablement son amour comme le meilleur moyen de réconcilier les deux familles ; et, au moment où don Diego charmé, ouvre les bras pour l'embrasser, doña Maria lui plonge un poignard dans le cœur, et se retire.

Voilà une de ces situations romanesques si chères au génie espagnol,

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et que les caractères, les mœurs, la vivacité des passions, rendaient si fréquentes en réalité.

Il s'agit de sauver sa vie. Doña Maria se déguise en paysanne. Rencontrée dans une venta de village par un riche Américain qui se rend à Madrid, celui-ci lui propose d'entrer à son service. Doña Maria accepte, persuadée que cette condition est la meilleure manière de n'être pas reconnue ; et voilà la patricienne de Ronda, la parente du duc de Médina-Sidonia, moza de cántaro dans Madrid.

Mais elle a beau se déguiser; son air, sa distinction, son brio, comme dit le poëte espagnol, percent sous ses humbles vêtements, et la font remarquer d'un jeune gentilhomme, nommé don Juan, qui luimême est l'objet d'un tendre sentiment de la part d'une belle veuve nommée doña Ana. Un certain comte, parent de don Juan, est fort épris, de son côté, des attraits et plus encore des ducats de doña Ana. De là l'ordinaire imbroglio dont semble ne pouvoir se passer toute comédie espagnole. L'intrigue se dénoue par la nouvelle que le roi, ayant appris l'action courageuse de la jeune fille de Ronda, lui a accordé sa grâce. Doña Maria se fait connaître, et rien ne s'oppose dès lors à ce qu'elle épouse don Juan.

La Moza de Cántaro est empreinte au plus haut degré du cachet espagnol ; Aussi la Moza de Cántaro n'a-t-elle jamais disparu de l'afficbe. Par le plan qu'il a adopté, Lope a pu peindre les mœurs de la classe populaire en Espagne, et il l'a fait avec une complaisance et un entrain charmants. Nous recommandons au lecteur la scène de la danse sur les bords du Manzanarès. Mais la peinture la plus originale, et la plus vraie en même temps, est celle de doua Maria. Qu'on ne s'étonne ni de cette fière désinvolture, ni de cette libre allure. Nous ne sommet plus en France ; nous sommes en Andalousie et à Ronda. Or, Ronda, sur son pittoresque rocher, au milieu des montagnes, résume en quelque sorte l'esprit de l'Andalousie. Ronda est par excellence le pays des hardis contrebandiers et des vaillants toréadors. De là le proverbe :

En Ronda, los hombres A ochenta son pollones.

C'est à la foire de Ronda, le 20 mai, que s'étalent toutes les élégances du costume andalou : les selles historiées, les harnachements ornés de franges de cuir, les manias, etc. Du contrebandier au brigand, il n'y a qu'un pas ; et les montagnes de Ronda sont célèbres à ce titre : on y joue admirablement de l'escopette et du couteau.

SUR LA DEMOISELLE SERVANTE. 347

Voilà ce qui explique le tour d'esprit indéfinissable, le genre, la personne et l'acte de doña Maria.

Tous ceux qui aiment le pittoresque, l'empreinte de la nationalité dans l'art, seront charmés de cette pièce. 11 n'en est pas de môme du traducteur. Nous proposant essentiellement de donner les comédies les plus saillantes de Lope, nous ne pouvions omettre la Moza de Cántaro. Mais précisément parce qu'il décrivait ici des mœurs populaires, Lope a introduit dans le langage de quelques-uns de ses personnages un grand nombre d'idiotismes de la plus grande difficulté. L'une des plus grandes, c'est ce mot cántaro, « cruche, » qui revient perpétuellement dans la pièce, souvent dans des morceaux lyriques, et qui est à désespérer. Cántaro, en effet, passe tout naturellement en espagnol ; c'est un mot bien fait, harmonieux. Mais comment rendre tolérable cruche, en français, dans une déclaration d'amour?

Le lecteur, je l'espère, voudra bien tenir compte de cette difficulté, et passer par-dessus cet inconvénient, par considération du caractère vraiment charmant de la pièce.

LA

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