‹ Œuvres dramatiquesChapitre 172 sur 290 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Salon dans la maison de don Bernardo, à Ronda. DONA MARIA, LOUISE, avec des papiers à la main.

Louise. — Il y a de quoi mourir de rire, quand je songe à ce qui s'est passé.

dona maria. — Tu as reçu tous ces papiers de la main de ces beaux Narcisses?

1. Ville d'Andalousie, à dix-huit lieues sud-est de Séville, par Utrera.

louise. — Comme vous voyez : est-ce bien étonnant?

dona maria. — Que d'amour Í quelle délicatesse t

louise. — Je ne sais, si je ne dois pas vous qualifier d'altesse, en vous présentant ces suppliques.

dona maria. — J'aurais plutôt droit à la seigneurie, car, entre autres sérieux motifs, je suis alliée, comme tu'sais, au duc de Medina '.

louise. — La beauté est un si haut titre, que vous pourriez parfaitement être qualifiée de seigneurie, et aspirer au rang d'altesse.

dona maria. -— Tu me connais à merveille. Tu méprends par la vanité.

louise. — Il n'y a pas de flatterie à dire la vérité, et d'ailleurs, rassurez-vous, je ne sais pas mentir. Il n'y a ni à Ronda ni à Séville une dame comme vous.

dona maria. — Tu es prévenue en ma faveur.

louise. — Votre froideur m'étonne. Vous n'avez de préférence pour personne.

dona maria. — Tous me déplaisent également.

louise. — Certaine fierté naturelle est la mère de ces dédains. — Ce billet est de don Louis.

dona maria. — Je le lis uniquement pour te faire plaisir 2.

louise. — Je puis témoigner de la sincérité de son amour.

dona maria. — Et moi de sa laideur et de sa sottise. {Elle lit.) « Quand seul avec moi-même, je viens à songer señora doña Maria... » En voilà assez.

(Elle déchire le billet.)

louise. — Pourquoi donc?

dona maria. — Tu ne vols pas qu'il commence quelque histoire, ou qu'il se propose, dans son mémoire, d'entonner quelque litanie sur la mort?

\. Medina-Sidonia.

2. Cette scène devient le sujet d'une des meilleures comédies d'Alarcon, contemporain de Lope de Vega : les Maris passes en revue (el Ejamen de maridos). Comme la source commune se trouve dans un conte dos Gesta Rornanorum, nous ne parlerons pas d'imitation. Sbakspeare a aussi tiré parti de ce conte dans son Marchand de Venise.

louise. — Cet autre est de don Pedro.

dona maria. — Voyons.

louise. — Je suis sûre qu'il est rédigé de manière à vous plaire.

dona maria. — Belle plume ! quels jets hardis ! {Elle lit.) «Avec un visage beau, bien que sévère, non pas doux, mais tranquille, belle dame, m'a considéré mensonge renient votre dédain étranger à toute humanité, plus que rigide, et non pas avec l'intérêt brillant qui, la semaine dernière, illuminait votre face d'un éclat céleste. » {Déchirant le billet.) Que signifie ce récipé, dis? Quel est le médecin qui te l'a donné?

louise. — Vous n'entendez donc pas le nouveau style1 ?

dona maria. — Moi? Parle-t-il là dedans pour se faire comprendre?

louise. — Humanisez-vous un peu, je vous prie. Comment voulez-vous qu'un homme ait la réputation de discreto, s'il n'enveloppe sa pensée de ces tours brillants ?

dona maria. — Des tours brillants? cela?... Fort bien. As-tu encore d'autres billets ?

louise. — Celui de don Diego. C'est un modèle d'esprit délicat.

dona maria, lisant. — «Si j'étais aussi heureux que Votre Grâce est belle, l'accord serait bientôt fait.» Quel accord ? Je n'en lirai pas davantage.

(Elle déchire le billet.)

louise. — Rien ne pourra donc réussir à vous plaire?

dona maria. — Je suppose que c'est une partie déballe qu'il me propose. Ma résolution est bien arrêtée, Louise; aucun individu de l'espèce masculine n'aura le pouvoir de me charmer.

louise. — Qu'allez-vous devenir, si tous sont dans le cas de ceux-ci?

dona maria. — Je demeurerai seule dans notre maison. Vienne de Flandre mon frère qui, avec sa fortune, se donne un labeur inutile. Qu'il se marie et me laisse avec

1 . Le style de Gong'>ra et de son école. V estilo culto, c'est-à-dire l'antipode de la simplicité. Lope s'en est moqué souvent.

LA DEMOISELLE SERVANTE

mon père, car je ne trouve ici personne qui vaille un regard de moi. Tous ne songent qu'à mon argent : et s'il faut dire la vérité, ma vanité ne veut pas être offensée par l'indignité d'un époux. J'ai apporté cette disposition en naissant : il m'est impossible de m' assujettir, — à supposer que le mariage soit une chaîne.

louise. — Il s'est présenté des partis de grande importance.

dona maria . — Je te l'ai déjà dit, aucun ne me convient.

louise. • — Voulez-vous donc veillir ainsi?

dona maria. — Seule avec moi, serai-je déjà si mal? La toilette, les bijoux, n'est-ce pas la suprême ambition des femmes? Si j'en ai de reste, qu'ai-je à demander?

louise. — Quel terrible caractère !

dona maria. — Tu n'y entends rien. Je ne veux pas me marier.

louise. — Et si votre père a donné sa parole, que prétendez-vous faire?

dona maria. — Mon père peut-il m'obliger à me marier contre ma volonté?

louise. — Pas plus que vous n'avez le droit de lui manquer à ce point de respect.

dona maria. — On dit que ce n'est pas la première sottise qui est à redouter, mais celles qui suivent la première, sous prétexte de la réparer.

louise. — L'obéissance à ses parents figure parmi les commandements de Dieu.

dona maria. — Vas-tu me faire un sermon maintenant?

louise. —Ñuño m'a informée tout à l'heure qu'ensemble conféraient...

DONA MARIA. — Qui doilC?

louise. — Mon seigneur et don Diego.

dona maria. — Qu'importe leur conférence, si don Diego me déplaît, et que je le lui fasse bientôt connaître?

louise. — Don Louis n'est-il pas un charmant cavalier?

dona maria. — Bien des remercîments, ma chère Louise.

Que de femmes pressées de se marier qui sont longtemps à s'en repentir.

Louise. — Ce n'est pas tant une affaire de choix que de hasard. Tel mari pris avec choix et réflexion devient mauvais, ce qui n'arrive point avec tel autre pris sur parole. Les hommes étant de naissance bons ou.mauvais, telle qui rêvait joie et bonheur ne rencontre que douleurs et chagrins. Toutefois, je penche à croire que don Pedro ferait un mari accompli.

dona maria. — Il y a une objection, Louise.

louise. — Laquelle?

dona maria. — De ne pas voir à mes côtés un homme si laid.

louise. — On me dit de lui toute sorte de bien, et vous êtes la seule à en rire.

dona maria. — N'insiste pas, je te prie, Louise. Il me fait l'effet de Pierre le Cruel.

louise. — De vos dédains je m'émerveille.

dona maria. — Tiens déplus pour assuré qu'il est le roi de la sottise, comme l'autre l'est de Gastille.

louise. — Don Diego ne cache pas sa confiance. Pour vous il a prodigué les cadeaux, déployé un luxe coûteux. Il vous a acheté jusqu'à un carrosse.

dona maria. — Don Diego au lit et en carrosse1 ?...

louise. — Oui, mais c'est un très- grand seigneur.

dona maria. — Fort bien ; mais je n'en veux pas pour camarade de lit. Qu'une autre le prenne, si tel est son plaisir. Rien que d'y penser, j'ai le cauchemar.

louise. — Il me semble entendre des plaintes.

dona maria. — Nos rires vont se changer en pleurs. N'est-ce pas mon père que je vois?

louise. — Lui-même.

1 . Il y a là une grâce intraduisible *. don Diego de noche y coche. Doña Maria est vraiment une fille de belle bumeur.

LA DEMOISELLE SERVANTE

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