SCÈNE II
Entre DON BERNARDO, décoré de l'ordre de Saint- Jacques,
avec un mouchoir sur les yeux.
don bernardo. — Hélas ! mon Dieu!
dona maria. — Seigneur, que signifie?... Vous pleurez, vous semblez accablé... et je ne suis pas à vos pieds!... Qu'avez-vous, mon père et seigneur, mon seul, mon unique bien?
don bernardo. — La honte d'être vu déshonoré et vivant.
dona maria. — Comment, déshonoré?
don bernardo. — Je ne sais... Pour Dieu, laisse-moi seul, Maria.
dona maria. — Vous êtes la vie même qui m'anime. Comment pourrais-je vous laisser ? Auriez-vous fait par hasard quelque chute? car vous êtes chargé d'ans.
don bernardo. — Oui, la chiite complète de l'honneur, de la réputation que j'avais. Les larmes ne conviennent pas à un homme. Je pleure toutefois l'absence de mon fils qui, j'en suis sûr, saurait me venger. Je suis homme, Maria, et je n'ai cependant qu'à pleurer, car, vois-tu, nous autres vieillards, le jour où nous quittons l'épée, nous redevenons enfants.
dona maria. — Pâle et décolorée, mais le cœur calme, je vous écoute, mon père et seigneur. Que je sois décolorée il n'y a rien d'élonnant, puisque vous m'avez privée de mon âme. — Que faut-il que fasse mon frère ? De quoi doit-il vous venger?
don bernardo. — Voudriez-vous me laisser, ma fille?
dona maria. — C'est en vain que vous le demandez, mon père. L'excuse était possible avant de me rendre témoin de vos pleurs; il est trop tard maintenant. Quiconque pleure veut toujours qu'on lui en demande la cause.
don bernardo. — Don Diego est venu me parler. Ma-
ria... Il voudrait se marier avec toi... Je lui répondis que la première condition était de te plaire; en second lieu, d'obtenir l'agrément du duc J'écrivis. La réponse ne fut pas celle que j'espérais ; car j'aimerais, ma fille, à te donner un appui. Mes cheveux blanc"s m'averlissent que la fin de ma carrière est proche. Je mis la lettre dans mon sein, à la place qui lui est due, car c'est à la recommandation du duc queje dois ma croix de Saint- Jacques. Don Diego est venu me chercher à la Place (plût à Dieu n'avoir jamais été à la Place ce matin), et d'un air soumis, quoique un peu contraint, il me demande si j'ai reçu quelque lettre de San-Lucar. Je lui réponds que je m'estimerais heureux de pouvoir lui être agréable. La réponse était courte, mais suffisante. Il repartit que le duc connaissait sa noblesse et sa qualité; que j'eusse à lui montrer la lettre, ou qu'il regarderait comme un affront ce qui n'était qu'une défaite. Moi, voulant me dégager de tout soupçon, je lire la lettre de mon sein, et, tout ému, il y lit ce qui suit (j'ai été bien puni, je l'avais mérité. Pareille indiscrétion mérite châtiment pareil) : «Don Diego est assurément un honorable chevalier, mais l'époux de votre fille doit être tel qu'il puisse succéder à votre litre comme à voire honorable maison. » Don Diego à cette vue devient livide, et d'une voix tremblante de courroux et de dépit : « Ma maison, dit-il, vaut bien celle du duc.» — Moi, troublé à mon tour par la colère: «Les écuyers, répliquai-je, quelle que soit leur qualité et noblesse, ne sauraient, sans folie, se comparer aux princes1. Retirez votre parole, ou je vais écrire à don Alonso de revenir de Flandre pour vous tuer.» Alors sa main insolente... Que mes yeux achèvent ce que ne peut articuler ma langue. Laisse-moi; car un affront se renouvelle autant de fois que celui qui l'a reçu le raconte à celui qui l'ignore. J'ai le vi-
1 . Nous avons vu que don Bernardo était parent du duc de Medina- Sidonia.
2. Le titre de chevalier n'était pas un titre banal, mais un grade, une dignité sérieuse au moyen âge. Don 'Bernardo parle ici d'après l'esprit de l'antique chevalerie, qui subsista en Espagne plus énergique que partout ailleurs.
356 LA DEMOISELLE SERVANTE
sage marqué de cinq lettres1, Maria. Je suis l'esclave de l'infamie, je suis le captif de l'outrage. — L'écho de mon affront retentit en mon âme. Je lève ma canne... On assure que je l'ai atteint... N'en crois rien. C'est un mensonge que l'on fait pour consoler la victime de l'offense. La justice s'est emparée de lui, et il esta cette heure en prison. Plût à Dieu que dès aujourd'hui eût été enchaînée sa main ! Ah ! fils de mon âme ! ah ! mon Alonso ! si du moins tu étais à Ronda ! Mais que dis-je ? Il vaut mieux que je me périsse. Coulez mes larmes, coulez.. Mais vous ne pourrez réussir à effacer les traces de mon affront. La main a beau s'éloigner, elle laisse des caractères tels qu'ils se gravent profondément dans les âmes.
Louise. — Il est parti.
dona maria. — En me laissant si stupéfaite, queje n'ai trouvé rien à répondre.
Louise. — Courez le rejoindre, car il est à craindre qu'il ne veuille pas survivre à la perte de son honneur.
dona maria. — Tu as ráison. Je vais le rejoindre. Ii n'est pas besoin de recourir au fer, quand on a là conscience de son courage.