LE COMTE , DON JUAN
le comte. — La charmante veuve, donjuán! Je ne vis jamais rien de si beau.
don juan. -—Elle justifie parfaitement la vive admiration qu'elle vous cause.
le comte. — Vit -on jamais voile porté avec une telle grâce? Regarde, c'est une vraie statue de jais, moins le visage et les mains qui sont d'ivoire.
don juan. — Quel beau sujet pour exercer votre verve !
le comte. — Je ne songe pas à me créer ce labeur, et j'ai trouvé, je crois, un moyen plus habile.
don juan. — Lequel?
le comte. — Je m'en remets au pouvoir de l'or, qui est le meilleur des poêles.
don juan. — On la dit riche et avisée, vous devriez mieux garder les apparences.
le comte. — Votre valet est-il allé de ce côté?
don juan. — Il s'est abouché avec une de ses femmes, et je ne doute pas qu'à cette heure il ne soit bien informé.
le comte. — Cette espèce parle plus librement quand elle traite avec ses égaux.
(Entre Martin.)
don juan. — Eh bien, Martin, nous arrives-tu content ?
martin. — Tout mon désir est de servir le'comte.
le comte. — Je te sais gré de ces sentiments.
martin. — J'ai joué mon rôle en causant avec la demoiselle Leonor ; or, on sait que les longs discours sont dans l'essence de la rhétorique à l'usage des laquais; et
elle, de m'écouter avec un air riant, comme aurait pu faire une maya1. Je lui contai que Leonor la belle me ravissait hors de moi, et que depuis plus de quatre semaines, je suivais la trace de ses mules ; qu'en la voyant danser, au son des castagnettes, sur les bords du Manzanares, sa grâce vive me pénétra jusqu'au fond de l'âme. Et quand je la trouvai favorable, je m'informai du caractère de sa maîtresse, et à quelle raison d'état elle obéissait. Elle m'apprit que c'était une femme de haut parage fort bien apparentée, et qui, depuis son veuvage, avait gardé la réputation la plus intacte. Elle est riche et en même temps avisée, son train considérable, bien qu'il n'entre chez elle âme qui vive. Elle met tout son soin à paraître retenue. Leonor ajouta qu'elle n'a été que deux mois mariée, son noble mari étant mort, à force de passion.
le comte. — Je n'envie pas sa mort. J'en envierais volontiers la cause.
don juan. — Quelle sottise! quand il avait tant de temps devant lui.
Martin. — Peu d'expérience, monseigneur, et beaucoup d'amour concentrent en un jour toule la vie. le comte. — Pourquoi porte-t-elle un voile si petit? don juan. — Cela lui va mieux.
Martin. — Le voile long maintenant n'est porté que par les béates et les duègnes, et si on le porte court à Madrid, c'est qu'il y a une raison.
le comte. — Quelle raison peut-il y avoir qui soit une excuse ?
Martin. — Une femme vint à perdre son mari. Peu affligée, la belle enveloppa le défunt dans un morceau d'étamine, comme une merluche, — et sans en avoir reçu mission on la vit, le nez en l'air, sortir en un respectable carrosse, voilée de la plus fine toile de Hollande. Mais, une nuit, le mort peu satisfait, se transporte du sépulcre en sa chambre : « Comment, friponne, lui dit-il, à vous la toile de Hollande, à moi l'étamine? Est-ce que ma per-
1. Jeune fille fort parée que, durant les fêtes du mois de mai, on expose dans la rue, assise sur une table, pendant que d'autres jeunes filles quêtent auprès des passants.
sonne ne méritait pas un suaire plus fin ?» A ces mots, le défunt s'empare du voile, et laisse là l'étamine. Voilà pourquoi depuis lors on voit nos veuves à peu près sans voile, et leur sagesse je loue : c'est de peur que le mari ne revienne pour leur laisser l'étamine.
le comte. — Tu parles trop de la licence et pas assez du devoir.
Martin. ■ — Seigneur, les amples toques ne vont bien qu'aux duègnes et aux mules.
le comte. — - C'est le signe de la retenue, c'est une question grave de décorum.
martin. — Une veuve avec sa mante, je la compare à un évèque en rochet. D'ailleurs, le fait de porter toujours le même costume ne produit pas l'effet que Ton doit uttendre de la toilette. Voir une femme toujours vêtue de la même façon est fastidieux.
le comte. — Mais quoi? peut-on changer son visage ?
martin. — Est-ce que le changement de toilette ne modifie pas sensiblement les traits ?
don juan. — Comte, Martin a raison. Un aman! se trouve bien aussi de changer quelquefois do toilette. Je ne puis souffrir les portraits des gens de ma condition, parce que les costumes sont toujours les mémos. Que signifie de voir, dans une tapisserie, un homme l'épée au poing, qui restera toute la journée sans donner un seul coup? Que veut dire Suzanne entre deux vieillards, sans que l'un essaye de forcer, l'autre do se défondre? C'est une chose charmante que la variété dans la toilette.
le comte. — En somme, Martin, la veuve est d'un abord possible.
martin. — J'en ai l'espérance, si vous y employez la ruse. Il paraît qu'elle ne refuse pas absolument les visites.
le comte. — Je verrai à trouver quelque moyen.
don juan. — Comme il n'est pas probable qu'elle nous ait jamais vus, la ruse sera, je crois, facile.
le comte. — Si elle vient à se souvenir de ma voir vu. déguiser ma personne, sera la fâcher. Frappe. J'ai déjà trouvé le moyen de la persuader.
JOURNÉE I, SCENE VII. 3<tâ
don juan. — Ne le laissons pas échapper.
le comte. — C'est moi qui m'échappe à moi-même.
(Ils sortent.)