SCÈNE YII
Salon dans la maison de doña Ana.
LE COMTE, DON JUAN, MARTIN, et ensuite DONA ANA en habit de veuve, LEONOR et JUANA.
martin, au comte. — Elle nous a déjà aperçus : elle vient. Vous ne lui aurez pas déplu.
le comte. — La rose, le jasmin, le cristal, pourraientils lutter avec le teint de notre veuve?
(Entre doña Ana, suivie de Leonor et de Jnana.)
dona ana. — J'ai été quelque peu étonnée; que Votre Seigneurie m'excuse.
le comte. — Il n'est pas de nouveauté que n'explique le désir que j'avais de vous servir, si j'étais assez heureux pour que ma présence méritât de vous être agréable.
dona ana. — Des sièges, Leonor.
martin, bas à don Juan. — Cela ne va pas mal, puisqu'on demande des sièges.
don juan, de même. — Martin, la jeune veuve est un séraphin tout perles et tout corail.
martin. — Est-ce qu'elle vous plairait aussi?
don juan. — La réponse à cette question, c'est que le comte est amoureux, et moi, non.
martin. — C'est juste.
dona ana. — Quel est ce cavalier?
le comte. — Un mien cousin, don Juan.
dona ana. — Veuillez m'excuser, monsieur.
don juan. — Il n'y a pas d'offense... Mais je ne voudrais pas troubler votre conversation.
dona ana. — Vous ne sauriez rien troubler, et il n'y aura pas lieu ici.
don juan. — Vous êtes trop bonne.
dona ana. — Nullement.
364 Ii A DEMOISELLE SERVANTE.
don juan. — Souffrez que je ue prenne point de siège.
dona ana. — A votre aise, je n'insiste pas.
don juan. — C'est me dire que je suis un sot.
le comte, à doña Ana. — Veuillez m'entendre.
dona ana. — Je suis tout oreilles.
don juan. — Par cette raison, jem'écarte un peu.
le comte. Mille fois, madame, j'ai eu l'occasion de vous admirer sans vous connaître, et avant de me présenter chez vous, j'avais le plus grand désir de vous voir. Votre époux, que Dieu bénisse, était de mes amis. Nous nous mettons au jeu une nuit. Nous commençons par une partie de dés. Les dés sont au jeu ce que sont les entremetteuses en amour : ils amorcent, ils excitent la passion des joueurs. Il perd d'abord, il se pique. Il tire quelques éciïs, mon cousin se met delà partie, etvotre époux finit par perdre quatre de ses bagues. Mais venons à l'objet important.
dona ana. — J'ai fort regretté ces bijoux. L'amour a ses bizarreries. Je souffrais de penser que mon époux pouvait en avoir fait cadeau à quelque donzelle.
don juan, bas à Martin. — Le mensonge a réussi.
Martin, de même. — Conçoit-on qu'elle ait si bien deviné le sort de ses bijoux?
don juan. — H y a des gens heureux en fait de mensonge.
martin. — Toutes celles à qui j'en ai conté m'ont pris dans mes propres filets. Je n'ai jamais menti sans être aussitôt convaincu de mensonge.
le comte. — Le jeu s'anima tellement après cette perte, que votre époux finit par perdre sur parole six mille ducats. J'ai son engagement en termes formels.
dona ana. — Don Sébastien m'a suscité plus d'affaires, m'a causé plus de soucis que je n'ai passé de jours avec lui. Six mille ducats !
le comte. — Oui, s'il suffit de mon affirmation et de celle des témoins ici présents.
martin. — J'y étais comme me voilà, et je puis donc en témoigner.
don juan, bas à Martin. — Peux-tu mentir avec cette impudence I
JOURNÉE I, SCÈNE VII. 36o
martin, de même. — Vous êtes charmant! Un menteur sérieux, seigneur don Juan, doit avoir l'effronterie assurée d'un truand, et le peu de scrupules d'un historien.
dona ana, au comte. — Moi qui croyais que vous veniez me faire courtoisie...
le comte. — Je suis, croyez-moi, madame, tout à votre service. Je suis venu dans cette intention. Ne vous effrayez pas de cet engagement, quelle que soit la rigueur des termes. Le porteur a une caution excellente en votre beauté. %
martin, à part, ci don Juan. — Connaissez-vous clerc île notaire qui tournât la chose comme' ceci?
donjuán. — Je condamne, pour moi, la tromperie en amour.
martin. — L'amour n'a pas d'autres fondements.
don juan. — La tromperie est née avant l'amour; car, depuis l'instant où elle a existé, le monde raconte ses effets fâcheux !
le comte. — Si j'avais eu, Madame, pour objet de recouvrer ma dette, ne vous connaissant pas, j'aurais usé d'un autre style. Je viens uniquement pour mettre à vos pieds tout ce que j'ai, tout ce que je suis, comme quoi je m'estimerai bien payé, et même votre débiteur, seulement pour vous avoir vue. Je ne vous demande humblement qu'une chose : la permission de vous visiter, pour le cas où je pourrais vous amener à confesser que vous me devez non de l'argent, mais de l'amour.
dona ana. — Je me regarde comme obligée par ma dette, et j'estime très-haut votre héroïque valeur.
le comte. — Je vous baise les mains.
dona ana. — Le ciel vous garde.
le comte. — Viendrai-je ?
dona ana. — Venez.
(Le comte se retire.)
dona ana, à don Juan, qui le suit. — Seigneur don Juan, un mot, s'il vous plaît.
martin, à part. — Le poisson a mordu.
don juan. — Qu'y a-t-il pour votre service ?
366 LA DEMOISELLE SERVANTE
donaban a, — Je sais parfaitement que tout cela est pur mensonge.
don juan. — Je suis sûr que le comte VjOus admire. Quant à la dette, c'est autre chose.
dona ana. — Mauvais début pour un amant, que de commencer par un mensonge.
don juan. — Madame, le comte mon cousin vous adore.
dona ana. — Allez avec Dieu, seigneur don Juan ; mais c'est un mauvais calcul au comte de vous amener avec lui.
don juan. — Est-ce que je lui fais tort ?
dona ana. — La démarche du comte m'a fourni l'occasion de vous aimer1.
donjuán. — Nous sommes parents, et encore plus amis, malgré certaines jalousies et inimitiés qui voudraient le contraire. Aimez-le bien ; car vraiment, madame, il est digne de votre amour.
dona ana. — Toute votre diplomatie ne tourne qu'au désavantage du comte.
don juan. — Je vous quitte, car il m'attend dans son carrosse. Souffrez qu'il vienne vous voir, et que je le sollicite pour lui.
dona ana. — S'il doit revenir avec vous, il tarde déjà trop.
don juan. — Tant de faveur donnerait à entendre que vous voulez m'honorer à sa considération.
dona ana. — Pour vous je veux bien prendre rengagement qu'il revienne me voir.
don juan. — C'est ce que je vais lui répéter.
don.v ana. — Je vous tiens pour plus distingué.
don juan. — Sérieusement, le comte doit-il revenir?
dona ana. — Sans vous, non; avec vous, oui.
(Sortent don Juan et Martin.)
1 . Cela s'appelle parler. La veuve me semble un peu bien directe.