DONA ANA, LEONOR, JUANA
Leonor. — Vous l'avez singulièrement bien traité, pour une première entrevue.
dona ana. — C'est moi qui m'estimerais heureuse, s'il m'avait bien traitée. Mais il n'a pas voulu me comprendre, tout entier à son amitié pour le comte.
leonor. — Il se montre quelque peu tiède; c'est que l'amour n'est pas encore venu.
dona ana, à part. — Folles pensées qui avez donné dans cette folie, modérez votre essor, et rougissez de vos écarts impertinents. Moi qui me riais de tant d'hommages, je prie, j'engage, je provoque! Que l'honneur que je suis en train de perdre ne dise pas, ô ma pensée, qu'il y avait sagesse en vos dédains, et que vous avez choisi la folie. Mes yeux avaient distingué (en lieu sacré, il est vrai) le plus réservé des hommes dans ses façons et dans ses regards. Mais quand on le provoque et le défie, il se montre froid et gauche au point de m'engager à en aimer un autre... Dites, ô ma pensée, vous seriez-vous attendue à tel propos! En vain je veux me consoler en rejetant la faute sur vous. Nous sommes toutes deux coupables, vous d'aimer, moi de rêver. Car de rêver, quand on aime, à ce qui peut advenir, conduit l'âme à se bercer des imaginations qu'a fait naître la vue ; car il n'y aurait pas d'amour, n'était l'imagination. N'aimez pas, je vous en conjure, nn homme si délié et si froid : car sa froideur a renouvelé pour moi le souvenir de feu mon époux. Mais si je viens à m'en emparer par œillades et par prières, qu'il se garde ensuite d'approcher; car une femme offensée aime jusqu'à ce qu'elle se voie aimée, pour se venger en oubliant.
(Elles sortent.)
LA DEMOISELLE SERVANTE