SCÈNE X
Entre L)Ors' A MAKI À , en chapeau , en caban . el son escopette à la main.
dona maria, à part. — Depuis mon entrée dans Adamuz, qui est sur la route royale, je commence à mesurer la témérité de mon entreprise, bien que, depuis mon départ, mon courage n'ait pas cessé d'être à la hauteur des périls que j'ai courus. Ah! mon père, queje souffre de vous voir sans appui, à moins que le duc... mais, c'est dans les occasions pressantes, que nos amis nous font défaut. Hélas ! le poids de vos années est votre plus dangereux ennemi! L'âge de mon frère pourrait suppléer au vôtre, seigneur, bien que, pour venger votre honneur, il ne pût accomplir plus que mes mains n'ont fait. Son devoir, c'est moi qui l'ai rempli, mais je ne puis vous assister ni vous défendre, sans augmenter mes chances de mort ou de prison. En somme, ce qui est fait est bien fait. Pourquoi me lamenter en vain? Frapper un vieillard, traître, avec la croix de Saint-Jacques sur la poitrine!... Ainsi périsse quiconque viole le respect dû aux années. Insulter des cheveux blancs, c'est insulter un temple de neige. Mais la clémence du ciel veut que l'audace d'un Holopherne rencontre la valeur d'une Judith.
l'américain, se rapprochant de doua Maria. — La qualité de voyageur est une excuse à essayer d'alléger le poids des heures qui en route semblent si longues; c'est pourquoi j'oserai vous demander, madame, si vous allez encore bien loin, ou si vous avez près d'ici votre demeure. h. 2i
370 LA DEMOISELLE SERVANTE
dona maria. — Non, seigneur, je ne suis pas de ce pays.
l'américain. — Vous voyant seule, j'imaginais que vous étiez de quelqu'un des villages de cette fertile contrée.
dôna maria. — Non, seigneur. Je suis née du côté de Grenade, et je vins chercher du service dans cette ville. C'est la seule ressource qui reste à des enfants pauvres, quand les parents viennent à manquer. Mais la mauvaise fortune continua à me poursuivre. J'étais heureuse d'avoir trouvé un bon maître, personne respectable qui était dans les ordres, quand la mort l'enleva, et me réduisit à un destin pire encore, comme vous voyez.
l' américain. — Et où allez-vous?
dona maria. — La personne dont je parle, se répandait toujours en éloges de la cour et de Madrid. J'étais sans maître, j'avais toujours eu le désir de voir toutes ces grandeurs ; je m'arrêtai à la résolution d'aller chercher du service dans la capitale. Cette résolution prise, je m'arrangeai de tout ce qu'avait ce bon prêtre (que Dieu garde!) pour son délassement et son utilité : escopette, roussin de chasse et caban; et je vais, non sans de notables angoisses, voir ce que le monde célèbre tant.
le muletier. — Ce n'est pas ici le chemin de Grenade.
dona maria. — Vous avez raison ; mais je suis passée par Cordoue, pour savoir si j'y trouverais un mien parent.
l'américain. — C'est une étrange détermination do la part d'une femme.
dona maria. — Je suis femme.
l'américain. — C'est juste ; ce mol dit assez, .le nie rends aussi à Madrid, mais je viens de bien plus loin, puisque j'arrive des Indes. Même sur des monceaux d'or et de perles, l'esprit de l'homme est rarement en repos. On m'a dit que, vu le nombre des affaires, j'aurai longtemps à espérer avant qu'il soit fait justice à ma requête. Je veux avoir à Madrid une maison. Votre intention, dilesvous, est d'aller y servir ; si en chemin vous êtes satisfaite de mes manières, prenez du service chez moi.
dona maria. — Le ciel vous envoie à mon aide. Dès
aujourd'hui je suis votre servante et croyez que mon service vous en épargnera beaucoup d'autres.
le muletier, « part, — Elle a l'idée de devenir mai tresse.
dona maria. — Il n'est sorte d'ouvrage que je ne connaisse.
le muletier. — Moi, j'aurais toute confiance, car l'habileté intelligente se reconnaît au visage.
l'américain. — On me dit qu'à la cour il y a beaucoup d'occasions de dépenser inutilement sa fortune; et moi, je voudrais garder la mienne, car elle coûte cher à acquérir.
dona maria. — On peut se passer de maison moulée dans un pays où la confusion est si grande, que personne ne prend garde à rien. Seule, je suffirai à votre service étantcapable d'entrer dans tout ce quiconcerne les détails d'une maison.
l'américain. — Eh bien, partageons le menu de votre repas, et quant aux gages, liez-vous à moi.
dona maria, à part. — O fortune, où conduis-tu une femme dans le malheur ? Mais tu ne serais pas la fortune, si tu savais ce que tu veux.
FIN DE LA TREMIERE JOURNÉE
DEUXIÈME, JOURNEE