SCÈNE II
Entre DONA ANA, en habit galant, JUANA, MUSICIENS.
dona ana. — Votre Seigneurie ne se plaindra pas qu'on montre peu de confiance.
le comte. — La défiance serait ici une injure à tous deux. Votre sécurité repose sur la droiture de mes vœux. Mais je rends grâces à l'amour qui vous montre à mes yeux moins cruelle.
dona ana. — Que Votre Seigneurie daigne s'asseoir. Je ne veux pas écouter ce soir ses galanteries, où nous avons des vers et de la musique, deux agréables sujets de conversation.
le comte. — Mon cœur me dit qu'il' lui suffirait de vous voir.
dona ana. — Vous ne prenez pas un siège, seigneur don Juan? — (Au comte.) Vous avez là un cousin bien discret.
don juan. — Le reproche que vous me faites est un éloge, madame; mais je veux bien vous obéir.
le comte. — Que l'on chante, pendant que vous et moi, nous ferons la conversation.
dona ana. — Faisons-la à trois, pour ne pas sembler impolis.
les musiciens, chantant. — «Yeux sereins, à quoi sertil que vous ne me regardiez jamais? J'en soutire un peu plus, et je ne vous en aime pas moins. »
dona ana. — Je n'aime pas que l'on donne à dos yeux l'épithète de sereins.
le comte. — Pourquoi pas ? Le ciel, quand il est délivré de noirs ennuis1, ne se qualilie-t-il pas ainsi ?
1. Le comte me pavait fort s'exprimer en cn1t;ste. Lfoole de Gougoia faisait fureur dans la liant. 1 société,
dona ana. — Votre raisonnement ne saurait s'appliquer à une femme, si l'âme est le mouvement qui séduit quiconque admire des yeux. Si le mot sérénité peut s'appliquer à l'a voûte azurée des cieux, il n'en saurait être de même pour le soleil et la lune qui sont les yeux du ciel, parce que ces deux astres sont toujours en mouvement.
le comte. — Pardonnez à cette chanson, de n'avoir pas su vous plaire. Les hardiesses sont permises à la poésie.
don juan. — Versifions sur des sujets divers, comme il avait été convenu.
dona ana. — Le comte va commencer.
le comte. — J'ai composé six madrigaux en votre honneur. Écoutez.
dona ana. — Non, par ma vie; vous me les remettrez écrits.
le comte. — Qu'il soit fait selon votre volonté. dona ana. — Réservez votre poésie pour des occasions meilleures.
le comte. — Écoutez alors, s'il vous plaît, un sonnet que j'ai fait sur l'entrée des Anglais à Cadix.
« Armé de ruse, l'Anglais s'est enhardi. Il a vu le lion d'Espagne, les ongles en repos, revêtu au lieu de crinière de la Toison d'or, et il l'a cru endormi.
« Il a vu Mars sous la forme du Cupidon espagnol, un roseau à la main au lieu de la lance de frêne, s'exercant à manier un léger coursier sons la pression de l'éperon que rougit la pourpre.
« Il arme aussitôt cent navires, et tente de surprendre l'Espagne par ces plages sablonneuses que baigne une mer d'émeraude et de cristal.
« Mais, non loin des colonnes phéniciennes, apparaît l'ombre du lion, et il fuit en semant les ondes de ses. bannières \ »
1. Ce sonnet assez obscur désigne Philippe II, alors figé de soixantehuit ans, et Philippe III qui en avait dix-sept. Il nous donne la date très-approximative de la pièce. Voici l'événement auquel ce sonnet fait allusion :
En 1595, le 1er du mois de juillet, une escadre anglaise, commandée
LA DEMOISELLE SERVANTE
don juan. — Voire plume a pris un vol élevé.
dona ana. — Magnifique sonnet, sans contredit.
don juan. — Quelle belle peinture de noire roi !
dona ana. — Le ciel l'a mieux encore dépeint \
Martin. — Magnifique sonnet, sans contredit.
le comte. — Je ne l'ai pas publié, faute d'en être salisfait. (A doña Ana.) A votre tour maintenant.
dona ana. — Comment, après vous, oserais-je ?
don juan. — Nous n'acceptons pas ces excuses.
dona ana. — Mais vous allez vous moquer de moi.
le comte. — Parlez, poétesse divine.
Martin. — Silence! les muses vont faire entendre leur voix.
dona ana. — (( Philis aimait qui ne l'aimait pas et l'ingrate avait en horreur l'homme qui l'aimait. Elle parlait à
par l'amiral Charles Howard, entra dans la baie de Cadix, et s'empara de la ville sans éprouver de résistance. Ce coup de main hardi était dirigé par le célèbre comte d'Essex, favori de la reine Elisabeth. Une ibis maîtres de la ville, les Anglais y passèrent vingt-quatre joues sans être inquiétés, et, après avoir tout pillé, ils y mirent le feu et se rembarquèrent.
Ce fut la vengeance qu'ils tirèrent de l'invincible Armada. Cependant on s'agitait beaucoup à Séviile; on y fit de grands préparatifs de guerre. Le duc de Médina-Céli se mit bravement à la tête des troupes, et fit son entrée dans la ville incendiée lorsque les Anglais étaient déjà bien ioin.
Cet événement était fait pour exciter l'esprit railleur des Andalous. Cervantes, qui se trouvait alors à Séviile . se rendit l'interprète de l'opinion en composant aussi un sonnet d'un caractère très-différent de celui de Lope de Vega. Pour comprendre ce sonnet il faut savoir qu'un certain capitaine Becerra (qui signifie « veau » en espagnol) fut chargé de l'instruction des milices levées en toute hâte à cette occasion :
« Nous avons vu en juillet une nouvelle semaine sainte, avec grande affluence de ces confréries que les militaires nomment compagnies, et dont le vulgaire s'effraye, mais non pas l'Anglais. ■
« Il y eut une telle quantité de plumes, qu'en moins de quatorze on quinze jours pygmées et géants volèrent à l'envi, et que l'édifice croula par la base. Le veau beugla et les mit en fi!e¿; la terre tonna, le cid s'obscurcit; tout annonçait une grande catastrophe.
« Et finalement, d'un train très-ordinaire (lorsque le comte d'Essex était déjà parti sans défiance), le grand duc de Médina entra à Cadix en triomphe. »
1. Ce vers semble indiquer que Philippe II ('tait rawt quand la pièce fut écrite. Philippe II mourut en I598.
qui jamais no lui répondait, sans répondre jamais à qui lui parlai!.
Elle suivait celui qui la délaissait avec dédain, pour délaisser celui dont l'amour s'attachait à ses pas. Elle aimait éperdumenl qui la dédaignait, et dédaignait celui qui l'aimait éperdument.
Mets fin, Amour, si cela est possible, à des contradictions qui sont la honle de ta puissance. Meure qui vit, et vivra qui se meurt.
Unis, Amour, la froideur et la froideur, la flamme et la flamme, pour que l'on puisse aimer qui vous aime ou délester qui vous dédaigne. »
le comte. — C'est à- vous même à faire votre éloge, madame; nul ne saurait y réussir.
dona ana. — Nous allons maintenant entendre don Juan.
don juan. — Permettez que je rêve un moment.
« Connaissez-vous une fille qui va à la fontaine et au ruisseau, plus nette que l'argenterie qu'elle y porte, nouvelle* ment chaussée de mules élégantes, honneur du tablier, reine du brio ?
Elle a des mains de la blancheur du marbre, et un air de dignité tel que peu de grands seigneurs l'égalent ; où elle lave, Amour dit qu'il neige. Elle est l'âme illustre de mes pensées.
Mon étoile, ma foi, le hasard, nie l'ayant montrée qui remplissait sa cruche, je livrai mon "âme en trophée à ces bras transparents.
Et, jaloux de l'eau, je me disai» dans ma tristesse : « Pourquoi prendre de l'eau à la fontaine quand tu en as plus près de toi dans mes yeux1? »
dona ana. — Vers détestables!
don juan . — Je n'en sais pas davantage.
I . On comprend sans doute la difficulté de rendre supportable en langue française un sonnet, c'est-à-dire une pièce lyrique qui roule sur une servante que l'on a vue à la fontaine prendre de l'eau dans sa cruche Comment ennoblir le mot crache quand on ne p-nt y substituer le mot urne?
LA DEMOISELLE SERVANTE
dona ana. — Un homme comme il faut écrire à semblable créature... Jamais je ne l'aurais cru.
le comte. — Doña Ana a raison.
don juan. — Si vous aviez vu la tournure de ma nouvelle passion, sa beauté, son esprit, vous conviendriez que j'avais de tels motifs d'aimer que je n'ai pas su rendre la moindre de ses perfections.
dona ana. — Si vous avez voulu, selon l'usage des poètes, déguiser votre dame, pour parler de vos amours sans la compromettre, à la bonne heure! S'il en est autrement c'est profaner le sentiment,
don juan. — Je n'ai rien déguisé, vraiment, et la faute n'en est pas mienne, vu que tout près d'ici vit la charmante Isabelle, celle pour qui l'amour allume en moi de tels feux. C'est la servante d'un Américain qui vient solliciter à la Cour. Je ne sais ce que peut désirer qui possède un pareil trésor.
„ dona ana. — Cet enthousiasme pour une telle espèce!
don juan. ('elle qui dispose de mon repos et de ma vie a été moza de cántaro, moza de cántaro elle est. — C'est a sa cruche que j'ai bu cet amour, c'est sa cruche qui m'a versé le poison, le poison dont je meurs.
dona ana. — Si c'était Martin qui s'exprimât ainsi, je n'aurais rien à dire, niais un gentilhomme, un (1 oui me comme vous...
don juan. — 1/ amour est involontaire. Très-différeuls sont les effets de ce sentiment. Des cheveux à la piaule , des pieds cette tille est si piquante, si séduisante que la rose que l'aube fait en tr ouvrir est moins pure. Dans l'humilité de son état, elle a je ne sais quelle dignité noble qui ajoute à son honnêteté, et qui note rien à son brio. En un mot, je ne vis jamais dame qui méritât plus qu'elle amour et fidélité.
dona ana. — Prenez garde que je vous écoute, et en vérité, de tels éloges touchent de bien près à l'impertinence.
don juan. — J'ai dit ma pensée sans songer que je pouvais vous déplaire.
le comte, à doña Ana. — Restez assise ; où donc allezvous ?
dona ana. — Je suis furieuse.
don juan. — De quoi donc? Jo n'ai rien dit qui pût vous offenser. "
dona ana. — Si vous aimez d'indignes objets, veuillez ne pas en faire comparaison avec moi.
(Sortent doña Ana et Juana.)
le comte. — Vive Dieu ! elle a raison. Martin. — Il n'est plus question de causer. don juan. — Pour avoir parlé comme je sentais ! le comte. — Dire que vous n'avez jamais vu dame qui lui fût comparable, n'était-ce pas un peu dur? don juan. — Dur?
(Rentre Juana.)
juana. — Seigneur comte, veuillez entrer ; ma mai I rosse a à vous parler.
le comte, à don Juan. — C'est pour me dire probablement de ne plus vous mener avec moi.
don juan. — Si elle prétend par là me punir, je n'appellerai pas de son jugement.
(Sortent le comte et Juana.)
don juan, à Martin. — Tu diras au comte que je suis allé voir celle qui cause le départ de doña Ana.
mahtin. — Elle vous plaît, et vous l'aimez ?
don juan. — Oui, Martin, mille fois oui !
Martin. — Aimez-la donc, puisque vous l'aimez. Un pré piaîl quelquefois plus qu'un jardin en culture, et après tout c'est une femme aussi bien que doña Ana.