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SCÈNE IV

Entre DON JUAN.

don juan, à part, apercevant doña Maria, sous le nom d'Isabelle. — Vrai Dieu, j'ai de la chance. Isabelle, Isabelle, où vas-tu comme cela ?

dona maria. — Où vas-tu comme cela, Isabelle ? — J'allais chercher un compliment. Croyez-vous donc que je n'ai pas mon petit brin d'intellect?

don juan. — Tu n'es pas, je le sais, aussi ignorante que tu le parais. Je crois plutôt que souvent tu fais semblant de ne pas comprendre.

dona maria. — Ce que je ne veux pas je ne l'entends point. Mais, foi d'Isabelle, je m'étonne qu'un gentilhomme aussi sage, aussi galant que vous, fasse descendre sa pensée à une femme comme moi. Sericz-vous pauvre?

don juan. — Dans quel but demandes-tu si je suis pauvre?

dona maria. — Parce que si l'argent vous manque pour élever vos prétentions, il ne me semble pas maladroit que vous adressiez vos douceurs à un sujet qui, d'après vos calculs, vous coûtera au plus des souliers, des jarretières, une paire de bas, un chapeau de paille avec son ruban, pour aller au ruisseau, un tablier de toile grossière, des mules sans doublure (jadis les femmes foulaient le sol avec des semelles d'argent) ; plus des castagnettes, deux aunes de rubans, un voile. Mais s'il s'agit d'obtenir les faveurs d'une dame, je me persuade que ce ne serait pas assez de tout l'argent que recèle la montagne du Potóse, de l'or et

LA DEMOISELLE SERVANTE

des perles des régions orientales. Je suis persuadée que telle garniture de dentelles vous reviendrait plus cher qu'une légion de soubrettes.

don juan. — Tu ne m'attribuerais pas un tel ordre d" sentiments si je te disais à quel point me ravit la fine élégance de ta tournure.

dona maria. — Fine élégance! Bon ! Voilà qui s'appelle parler; sans doute parce que je vous semble une femme capable de vous entendre. Je le suis, je puis vous l'affirmer. Mais je n'entends journellement que les propos grossiers d'un misérable Américain. « Va me chercher ceci, reviens bientôt; arrange ceci; laisse cela. As-tu nettoyé ce manteau? Va chercher de la glace; apporte du charbon. Ceci n'est pas assez salé ; cela ne sent pas le vinaigre ; appelle-moi cet esclave; lave-moi ce mouchoir; donne-m'en un autre. Peux-tu employer tant de sucre! Je vais me coucher pour me lever de bonne heure ; réveille-moi de bon malin. Mets la table, je reviens tout de suite. » Et autres discours de cette espèce. Cela a émoussé en moi le sen liment de propos plus délicats, mais neme l'a pas oté tout à fait! — Sérieusement, que prétendez-vous ?

don juan. — Que tu m'aimes sérieusemenl.

dona maria. — Voilà une raison solide, et bien faite pour persuader ! Je vous déclare net que ce qui importe à mon petit entendement, ce sont des paroles claires et nettes et non pas des circonlocutions. Ainsi, élevé/, votre discours, car, comme disent les nègres, j'ai l'âme blanche, si mon corps est mal teint. — Parlez-moi le langage qui vous est ordinaire.

don juan. — Je le veux bien, Isabelle. Il est vrai qu'en songeant à tes fonctions il m' arrive quelquefois de perdre le respect, mais je redeviens respectueux quand je regarde ton visage. Tu ne dois pas te fâcher que je fasse paraître ma passion : c'est par la conclusion qu'une conduite es! jugée bonne ou mauvaise. Qu'as-tu à dire de ce langage '1

dona maria. — Sans doute, les termes sont honnêtes, mais je n'aime pas la conclusion, du moins à la façon que j'entends. Vous êtes d'une grande adresse à engager le fer avec moi. Je porte une botte, vous parez ; je romps, et

nie louchant en pleine poitrine, vous vous imaginez que la blessure nie met hors de combat. Non, mon seigneur, par votre vie et par la mienne, je ne veux pas que, saisissant la garde, vous abusiez mes scrupules honorables. Ainsi, à bas les mains, contenez mieux votre pensée, car nous ne resterons amis que si nos rapports sont honnêtes.

don juan. — Tu sembles croire, mon Isabelle (mienne, ai-je dit; je mens assurément), queje te récherche, queje le suis, que je te prie parce que je suis pauvre; tu fais trop attendre la justice qui est due à ma véracité. Eh bien, je te jure, Isabelle, que, par amour pour toi, je dédaigne la íemme la plus belle, la grâce et l'esprit les plus distingués qui soient à Madrid. Car j'estime, j'apprécie plus un ruban de les mule?, que les perles qui ornent son cou. J'aime mieux voir tes blanches mains soutenir celle cruche, quand elle demande un cristal liquide à la fontaine de l'Oubli ' ; voir à ton doux sourire descendre l'eau qui sourit, alors que celle qui tombe envie le sort de celle qui emplit la cruche; voir comment l'eau de la fontaine s'empresse de remplir le vase, pour se rendre à ta maison avec toi, porté sur ton bras ou sur ton sein : — je l'aime mieux que de voir comment certaine dame s'assied en un somptueux équipage, dont elle tire les verts rideaux pour montrer ses doigts chargés de diamants, comment à la portière elle appuie nonchalamment les boucles de ses cheveux sur des ongles polis qui sont les hameçons où se prennent tant de courtisans. Je ne demande, mon Isabelle chérie, que de t'entendre dire : « Je t'aime. » Car je suis aussi l'amant de ton âme2, et la chair n'est pas tout en amour. Qu'as-tu à répondre, ojos mios?

dona maria. — A ojos mios je n'ai rien à répondre puisque vous dites qu'ils vous appartiennent. Pour ce qui est de la volonté, je suis, je pense, plus libre. Et puisque, dites vous, c'est l'âme que vous aimez, je prétends vous

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