MARTIN, PEDRO
pedro. — Elle a, dis-tu, si bonne tournure?
Martin. — C'est du moins ce que m'a dit Léonor. Il n'y a pas dans tout le quartier une fille comparable à elle. C'est une perle, une merveille, et par son brio se reconnaissent vaincues toutes celles qui lavent du linge à la rivière, ou qui portent une cruche sur l'épaule. Pour elle, pour lui parler, le seigneur don Juan, cousin du comte mon maître, perd le sommeil 1 et languit d'amour. 11 la courtise plus assidûment qu'il ne ferait la plus grande dame. Mais la pensée de la belle ne donne pas dans les grands seigneurs. Don Juan la vient voir sur le soir ; le pauvre cavalier, privé de sommeil et de nourriture, est le serviteur de sa cruche. Elle-même est au service d'un seigneur américain, si avisé qu'il consent qu'elle aille et
4. Ne rend pas le mot si national et si caractéristique pastar avec l'accusatif, qui signifie aller et venir, se promener sous les fenêtres d'une dame.
vienne à la fontaine. Mais je lui fais à tort son procès, car je suis convaincu qu'elle n'aime à sortir (les filles de Madrid ne dédaignent pas cet exercice) que pour voir, pour causer, pour laver et savonner aux bassins et à la rivière.
pedro. — Enfin, c'est une fille gaillarde, et capable de fournir de chemises et de fraises un homme de ma sorte.
Martin. — Quand elle sort, elle a autour d'elle plus de solliciteurs qu'un conseiller ou un président.
pedro. — Si je deviens possesseur de la demoiselle, elle sera bientôt débarrassée de la tourbe de mes rivaux. Sur les uns pleuvront les coups de mon estoc, sur elle les coups de poing. Tu sais, je ne suis pas commode.
Martin. — Tu ne l'as pas encore vue, et déjà tu te fâches...
pedro. — Voilà des personnes qui descendent d'un carrosse.
Martin. — Avec elles est don Juan.
pedro. — Par la vie de mon alezan l, la petite veuve n'est pas mal.
(Entrent doña Ana, Juana, don Juan.)
don Juan, à doña Ana. — J'ai reconnu votre voiture et j'ai immédiatement avisé le comte, que j'ai laissé dans son carrosse assez jaloux de moi. Je viens savoir quels sont vos ordres, car ce ne peut être sans motif que vous avez mis pied à terre.
dona ana. — Oui, j'ai un motif, le même que vous me fournissez toujours. Je suis venue à la fontaine, parce que j'étais sûre de vous y trouver, comme étant le lieu où réside la dame de vos pensées.
don juan. — Vous me donnez-là un joli emploi. Suis-je un âne ou un porteur d'eau ?
dona ana. — Connaissant votre préférence, seigneur don Juan, j'ai voulu moi aussi venir puiser à la fontaine... Donne-moi ce vase, Juana.
don juan. — Vous avez ce matin, madame, aiguisé le trait de votre moquerie.
h . Ces laquais imitent les formes da langage de leurs maîtres.
dona ana. — Gomme je prétends vous plaire, je me tais fille servante ; je vais à la fontaine puiser de l'eau.
don juan. — Y pensez- vous?
dona ana. — Je veux vous plaire.
donjuán. — Le cruchon est bien petit, et n'est guère propre à soulager du mal d'amour.
(Entrent doña Maria et Leonor avec leurs cruches.)
dona maria, à Léonor. — Voilà ce que m'a dit mon maître, et voilà ce que racontaient une foule de personnes en se promenant de long en large dans le patio du palais, réceptacle de nouvelles, les unes vraies, les autres fausses.
léonor. — Qu'une femme aurait tué l'homme qui avait insulté son père?... Le brave cœur!
dona maria. — Oui, vaillant; mon maître ajoutait que le juge avait informé, et que le cas ayant été renvoyé à la décision du Roi, Sa Majesté, que Dieu garde, avait défendu de poursuivre.
leonor. — Je loue ce trait de piété filiale, si le père était innocent. Cette dame ne fut jamais plus dame qu'en ôtant la vie à ce gentilhomme insolent.
dona maria. — Mon maître ne s'est pas prononcé làdessus. Quant h moi, qui, après tout suis femme, je suis heureuse de voir qu'il y ait des femmes si esclaves de l'honneur.
leonor. — J'en suis charmée pareillement. A-t-on dit son nom ?
dona maria. — Je ne sais si je me le rappellerai bien... M'y voilà : elle se nomme doña Maria.
Martin, s 'approchant . — Voici, mesdames, deux écuyers pour vous servir.
leonor, à part. — Isabelle., ce robuste gaillard est celui dont je t'ai parlé.
dona maria. — Ahl messieurs !...
martin, à Pedro. — Approche, n'aie pas peur; approche et parle.
pedro. — J'étais occupé à regarder Isabelle, à contempler sa taille, son beau visage. Que votre Grâce dispose de moi à partir de ce soir.
dona maria, à part. — Le lourdaud est naïf. (Haut.) Dieu vous garde!
pedro, à part, — L'anguille est dans la nasse. Elle raffole déjà de moi.
dona maria. — Seulement avec quelques gaillards de cette force don Fadrique de Tolède pourrait conduire une galère d'ici à la Chine.
pedro. — Cette petite main, et je paye du nougat.
dona mabia. — Tenez-vous tranquille, mon homme, ou gare le soufflet !
pedro. — Par les ondes de la mer, la petite a de la poigne!
dona maria. — Et elle ne regarde pas où elle tape.
pedro, à part. — Je n'ai pas d'atouts à la première donne. (Haut.) Je fais serment à tes beaux yeux, Isabelle, que je suis pour le moins le millième de ceux que tu as tués. Adoucis-toi, mon séraphin.
dona maria. — Laisse-moi, ne me tourmente pas.
pedro. — Ici, tout près, au coin de la rue del Duque, il y a du nougat. Allons -y voir, Martin.
martin. — Allons, et amusons-nous! Elle sera bientôt douce comme du coton.
pedro. — Je l'espère ; mais, par la ventrebleu, elle est provisoirement comme un roussin de Galice l.
(Sortent Martin et P«dro.)