Le tambour de basque
LA DEMOISELLE SERVANTE
ïousie, tu es pétrie de vengeance et d'artifices! Je vis alors descendre 1 le cavalier qu'adore ta belle maîtresse. Je ne voulais pas le rendre heureux par ma tristesse. J'entre dans la danse avec désinvolture, avec un brio tel que, pleins d'admiration , filles et garçons me félicitent en criant : « Victoire ! » C'est que l'amour m'inspirait, l'amour et la jalousie. En ce moment, sur la rive opposée du fleuve, apparaissent deux anges, deux cieux, que le ciel garde: ils se rendaient à la Casa del campo, aurores du soir. As-tu vu, s'il survient un orage, une grêle subite, sur les prés verdoyants se disperser le troupeau, ou s'envoler, au bruit du tonnerre, un essaim effrayé de colombes ? De même se rompit le cercle de la danse, composé d'amoureux, en apprenant qu'Isabelle et Philippe, gloire de l'Espagne, honoraient la campagne de leur présence. As-tu vu, au printemps, un parterre dont les fleurs variées n'ont rien de déterminé dans la couleur, et, au milieu, des nymphes qui provoquent l'amour. Ainsi paraissait, dispersé, l'escadron charmant des dames de la cour, fleurs par leurs atours, nymphes véritables. Moi, placée à l'écart, je disais aux souverains de notre Espagne : « Dieu vous garde et étende votre héroique monarchie des climats du Nord à ceux que brûle le soleil, » quand tout-à-coup j'entends dire : « Mon Isabelle ! » et je vois don Juan à mes côtés. Je demeurai interdite au son de sa voix ; mon cœur se serre, le feu court dans mes veines. — « Traître, lui répondis-je, porte tes hommages à tes égales ; je ne suis, moi, qu'une pauvre fille des champs. » Conformant mes actions à mes paroles, emportée par la colère, j'enfile le pont, et je m'en repens maintenant. Il est vrai queje l'entends quelquefois qui soupire toute la nuit, jusqu'à l'aurore, et pour achever ma pensée, je redoute les conséquences ordinaires de la jalousie et de l'amour.
(Elles sortent.)
1 . On descend en effet par des pentes assez rapides de l'intérieur de Madrid au Manzanares. Le lecteur a noté sans doute à quel point cette scène est vive et empreinte de coultur locale. Je ne connais pas de tableau plus vrai et plus animé des mœurs populaires de l'Espagne.