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SCÈNE III

Salon dans la maison de doña Ana.

DONA MARIA, LEONOR, et ensuite DONA ANA et JUANA.

leonor. — Nous voilà arrivées; ma maîtresse va venir; je ne puis t'expliquer maintenant, mais je te dirai plus tard la scène de jalousie qui a eu lieu.

(Entrent doña Ana et Juana.)

dona ana. — Est-ce que c'est elle ?

juana. — Oui, madame.

dona maria. — Permettez, madame, qu'à vos pieds...

dona ana. — Isabelle, Dieu vous garde! Que désirezvous ici de nous ?

dona maria. — Leonor, madame, veut de moi pour sa marraine ; elle ignore que je ne suis plus en condition.

dona ana. — Gomment! vous avez quitté votre Américain?

dona maria. — Oui, madame.

dona ana. — Et pourquoi?

dona maria. — Certaine tentative qu'il s'est permise, mais sans résultats.

dona ana. — Lui! comment? conte moi cela, je te prie.

dona maria. — Il avait lieu cependant d'être satisfait de mon honneur et de mon courage. De mon honneur, par ma naissance ; de mon courage, voici comment. Une nuit, trois voleurs s'étaient introduits dans son appartement par le balcon. Déjà ils lui demandaient les clefs. Je saisis son épée; ils essayent de se défendre, mais je les force à sauter par la fenêtre, en frappant d'estoc et de taille. Ce qui devait augmenter son respect ne fit qu'enflammer son amour ; et une nuit il m'appela dans l'intention d'attaquer mon honneur. Il imagina de me demander de le déchausser. J'approche de son lit où il était assis, je me baisse et me mets en devoir de lui obéir. Il me saisit alors dans ses bras, et ses procédés furent tels qu'il m'o-

LA DEMOISELLE SERVANTE

bligea à le repousser de façon à le mettre en pièces. Mais sa chaussure me vengea de ces appétits discourtois. A ses cris accourt la moitié du voisinage. On s'interpose ; ma rigueur est blâmée, mais on finit par admirer mon remède à guérir le mal d'amour.

dona ana. — Tu n'es pas une femme ordinaire et tu peux compter sur mon affection.

juana. — Elle est du meilleur service et une fille propre entre toutes celles de Madrid. Demandez- lui de rester avec vous.

dona ana. — Voudrais -tu entrer à mon service, Isabelle?

dona maria. — Volontiers, madame.

dona ana. — Que sais-tu faire?

dona maria. — Je sais laver, pétrir, cuisiner et porter de l'eau.

dona ana. — Saurais-tu coudre ?

dona maria. — Coudre et travailler.

dona ana. — J'aime mieux cela. Je te donnerai une mante et un voile.

dona maria. — Je ne saurais, madame, vous servir de demoiselle d'honneur. Le costume que je porte tient à un événement de ma vie que je vous raconterai quelque jour,

(Elle sort.)

juana. — Je vous annonce don Juan, madame.

(Entrent don Juan et Martin.)

don juan. — J'arrive toujours en ambassadeur. Le comte vous prie de l'excuser et me charge de vous dire que son absence a pour motif votre rigueur. Il est allé à la chasse et s'est arrêté à un parti, qui est de solliciter contre lui-même une manière de conversion qui ressemble a un oubli réciproque. Vous cesserez de le recevoir et il cessera de vous ennuyer. Mais cela n'est pas sérieux et ne veut nullement dire qu'il oubliera de vous aimer. Vous visiter en vous offensant est une raison majeure pour demeurer à votre service.

Voilà ce qu'il m'a chargé de vous dire1. Voyez si vous lui accordez cette licence, vu que votre absence lui coûte autant de soupirs que d'instants.

dona ana. — Vous venez, on ne peut plus à propos, pour constater le service que je vous ai rendu, ou tout au moins un indice de ma folle passion. Voyez à quoi vous oblige l'idée d'avoir introduit dans ma maison celle que vous avez tant aimée. Je veux au moins compter sur votre reconnaissance, puisque je ne puis espérer votre amour2. Tournez les yeux : vous allez voir Isabelle , qui vient ici, non pas pour me servir, moi, mais pour être à vos ordres. Je ne veux plus que vous preniez la peine d'aller la chercher h la fontaine ou au Prado. Voyez si je suis complaisante, et le moyen que j'ai su employer pour que vous me veniez voir, non pas comme jusqu'ici, malgré vous.

don juan. — Je vous assure que la cause de vos reproches est uniquement dans le comte, mon seigneur, que je révère. Quel est en effet l'homme de goût qui ne doive être sensible aux divines perfections de votre rare beauté? qui puisse refuser à la raison ses discours, à vous son âme? C'est pourquoi j'ai voué la mienne à celle dont l'obscurité même m'est une excuse à ne pas vous aimer comme vous le méritez. Mais ne demandez pas à mes yeux de vous rendre grâce pour l'avoir amenée ici; c'est plutôt pour m' empêcher de la voir, car vous serez toujours présente, et moi plus réservé.

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