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Ou comprend la portée de ce trait satirique

LES CAPRICES DE BELISE

belise. — Flora, ces jalousies "m'ont déshonoré les yeux.

flora. — Comment ?

belise. — Elles m'ont bâtonné les prunelles. flora. — Quels enfantillages1!

belise. — En approchant les yeux de leurs lames, il s'est produit un mouvement tel que j'ai reçu des coups; mais je me suis bien vengée.

flora. — Et qu'as-tu fait ?

belise. — J'ai tiré un couteau de mon étui et je leur ai donné de grandes estocades.

flora. — Quelle manière charmante de dire! — Tu as donc tué la jalousie ?

belise. — J'y ai fait du moins un trou qui m'a permis de voir dans la rue; mais j'ai été bientôt punie, car, au lieu d'un cavalier, j'ai vu...

flora. — Quoi ?

belise. — Un marchand d'huile.

flora. — Et tu l'as regardé ?

belise. — Oui vraiment; et si bien que ma robe en a été tachée.

flora. — Que dis-tu? Il était dans la rue, et toi derrière la jalousie.

belise. — Tu ne crois pas ? Regardes-y bien.

flora. — Ta robe s'est tachée parce que tu as regardé passer un marchand d'huile *?

belise. — C'est la vérité ! Donne-moi un autre vêtement, et va faire vendre celui-ci.

flora. — Mais il n'a pas la moindre tache.

belise. — Sotte que tu es ! ne t'ai-je pas assez dit que je ne puis supporter d'être contredite? — Jésus! ah! quel affreux accident !

(Elle tombe sur sa chaise.)

flora. — Madame...

belise. — Tàle-moi le pouls! Ta main sur mon iront. Ah ! j'en mourrai! Une lièvre horrible !

4 . Outre le langage précieux que parle Belise, il y a un jeu de mots entre niñas «. prunelles de l'œil » et niñerías « enfantillages; » entre léalos « lames de jalousie » et dar de palos * donner des coups de bâton. »

flora. — Je jure de ne plus vous contredire de ma vie : mon affection, ma loyauté ne songeront qu'à vous plaire ; et c'est à genoux queje vous supplie de me pardonner.

belise. — Je n'ai plus du tout de fièvre.

flora. — Encore peut-être un peu de chaleur.

belise. — Un tout petit peu; mais ce ne sera rien.

flora, à part, à Belise. — Ta mère et ton oncle.

belise. — Hé Dieu ! Tu en annonces deux à la fois?

flora. — Tous deux t'aiment et ne veulent que ton bien.

belise. — Apporte-moi vite mon ouvrage; je ne veux pas avoir l'air si oisive.

flora. Voulez-vous le réseau ?

belise. — C'est un ouvrage ennuyeux, bien qu'il demande de l'adresse, et parmi tous ces fuseaux, il y en a un qui m'a brisé les mains.

flora. Je vais chercher le petit coussin.

belise. — Ne t'ai-je pas ordonné de ne jamais me contredire? — Apporte-moi tout de suite une bande pour soulager ma main.

(Sort Flora.)

lisarda, à part, ci Tiberio. — C'est en vain que tu voudrais la persuader.

tiberio, à part, à Lisarda. — La chose est-elle à ce point impossible? [Haut et Belise.) Ma nièce...

belise. — Seigneur?...

tiberio. — Vraiment, tu es encore plus belle depuis que tu as quitté le deuil.

belise. — Je suis du moins toujours prête à vous servir.

tiberio. — On voit bien que ta noce n'est pas loin.

(Rentre Flora.)

belise. — Holà, Flora, des sièges et deux coussins.

flora. — Voici la bande demandée.

belise, à Tiberio. — La forme du voile est chose bien ennuyeuse maintenant. (A Flora.) Ote-moi cette bande, elle me causerait plus de peine que de profit.

flora. — Voici des sièges.

12 LES CAPRICES DE BELISE

belise. — Je suppose que vous venez me sermonner. tiberio. — Et si tu veux bien consentir à m'écouter, prends un carreau.

flora . — Je vais le chercher.

tiberio. — Je suis ton père.

belise, à Flora. — Ne prends pas celui brodé de vert; hier, pour m'y être assise, j'ai eu mal à l'estomac.

tiberio. — Le vert te refroidit?

belise. — Je ne puis souffrir le feuillage de ces carreaux.

(Rentre Flora.)

flora . — En voici un autre.

tiberio. — Assieds-toi là, Lisarda; et toi, ma nièce, ici, près de moi.

belise. — Dieu ! quel supplice qu'un siège avec des fran-. gcs de couleur !

tiberio. — J'aimerais à en savoir la cause.

belise. — C'est qu'il me semble que je suis assise au milieu de quatre docteurs1.

tiberio. — Eh bien ! et ton mariage...

belise. — Il ne va pas, mon oncle: personne ne me plaît.

tiberio. — Qu'est-ce qui te déplaît dans tes pré tondants?

belise. — C'est qu'ils ont mille défauts. tiberio. — Quels défauts?

belise. — On m'a présenté un homme de lettres, il est

chauve.

tiberio. — Qu'importe la calvitie ?

belise. — Si jamais je deviens une femme de haute dévotion, et sainte, je veux, pour mortifier la chair, celte mortelle ennemie de l'âme, placer un squelette dans mon lit : c'est donc bien à propos que l'on m'offrait un chauve pour mari.

lisarda. — Il était fort riche.

'1. Le bonnet de docteur des universités espagnoles est en effet surmonté d'un bouton à franges, rouges pour le droit, blanches pour la théologie, bleues pour les'letties, etc.

belise. — Je voulus saisir l'occasion, mais son front n'avait pas de toupet, et elle me tourna les épaules.

lisarda. — Pourquoi n'as-tu pas voulu du mes Ire de camp?

belise. — Presque rien : il ne lui manquait qu'un œil. lisahda. — Qu'est-ce que ça fait, puisqu'il en met un d'argent?

belise. — Ce que ça fait ? je vais te le dire. lisarda. — Voyons.

belise. — Si cet homme, faisant un serment, me disait : « Je t'aime comme mes yeux, » et que son œil d'argent lui coûtât deux réaux, cela prouverait qu'il met au même prix mon amour et ma vie. — D'ailleurs, il ne pourrait jamais me dire avec tendresse : « Mes yeux !... »

lisarda. — Veux-tu te taire !

belise. — Et si je lui disais, moi : « Mon œil !... » je m'exposerais à être battue.

tiberio. — Qu'elle a d'esprit!

lisarda. — Qu'a's-tu à dire du Portugais?

belise. — Je l'engage à porter un cilice sur les épaules et sur la poitrine.

lisarda. — Je ne comprends pas.

belise. — Avec sa barbe noire, rude, hérissée... je croirais avoir un cilice sur le visage et dans la bouche, et sur la langue un bâillon.

lisarda. — Et ce riche cavalier de je ne sais plus quel endroit de la Manche?

belise. — Il avait de trop grands pieds.

lisarda. — Il ne péchait donc pas de ce côté ?

belise. — Non, ma mère, bien au contraire; et j'eus peur que, s'il se mettait en colère, il ne m'ensevelît d'un coup de pied, comme sous une pierre carrée. 11 avait d'ailleurs les ongles noirs, et je ne veux pas avoir dans ma maison un moineau de cette espèce.

lisarda. — Et ce cavalier français? il avait les ongles propres, lui t

belise. — Je ne veux pas être madame, ni dire à mon mari : monsieur.

lisarda. — Mais, dis-moi, qu'avais-tu à redire en don

LES CAPRICES DE BELISE

Louis, ce jeune et galant cavalier; dont la poitrine était émaillée d'un lézard de Saint-Jacques1?

BELisE. — Silence, manière; vous m'effrayez. Ne dit-on pas que les femmes embrassent quelquefois leurs maris ? Je n'aurais de ma vie embrassé le mien avec son lézard sur la poitrine.

tiberio. — Ma nièce, on appelle ainsi cette croix rouge qui a la forme d'une épée et n'est point un lézard.

belise. — Il suffirait de la ressemblance pour me faire mourir de frayeur. — Jésus!...

tiberio. — Ne vas-tu pa?s t' évanouir? — Eh bien, ma nièce, puisque personne ne réussit à te plaire, la beauté passe comme la fleur, et il vient un temps où qui a trop attendu est sujet à se repentir.

lisarda. — On frappe, je crois.

flora. — Oui, madame.

lisarda. — Va voir ce que c'est.

(Entrent un alguazil et un greffier.)

l'alguazil. — Toujours nous entrons sans licence.

tiberio. — La justice n'en a pas besoin.

l'alguazil. — L'échéance est passée : voyez, Lisarda, si vous voulez que je prenne des gages sur Eliso.

tiberio, ci Lisarda. — Tu veux faire un procès à Eliso?

lisarda. — Il n'y a pas d'autre moyen de rentrer dans mes deux mille ducats.

tiberio. — Fort bien; il oublie ses engagements et te traite comme une femme.

lisarda. — Un an s'est écoulé depuis la mort de mon mari, et il ne se décide pas à me payer. Je n'ai tant attendu que par considération de notre amitié passée et de celle qui, depuis peu, le lie à don Juan, mon iils.

tiberio. — Allez, et demandez-lui des gages.

l'alguazil. — A l'instant ; sa maison est tout près.

(L'alguazil et le greffier se retirent.)

tiberio. — Je vais me retirer aussi.

1. Expression familière. La croix de Saint-Jacques a la forme d'une épée courte, et ressemble, si l'on veut, à un lézard.

lisarda. — Belise est presque évanouie.

tiberio. — Qu'a-t-elle 9

belise. — En le voyant avec sa verge1, j'ai cru qu'il allait m'arracher les yeux.

tiberio. — Les yeux, non; mais des gages, oui.

(Entre Flora.)

flora. — il y a là quatre prétendants pour le moins qui attendent.

lisarda. — Où ?

flora. — Dans la salle.

lisarda. — Quels sont-ils?

flora. — Fabricio.

belise. — Je l'ai déjà vu, Fabricio.

tiberio. — En quoi te déplaît-il, ce Fabricio ?

belise. — Il a dans la barbe, dans les cheveux, un certain nombre de mouches blanches, et quand on voit tant de mouches, on peut dire que le printemps est passé.

flora. — Un autre est médecin.

belise. — Charmant ! A vivre avec un médecin à mon côté, je croirai que je suis malade. Ah ! je sens déjà le frisson de la fièvre t Je tremble... Brrr... Je sue! Holà! qu'on vienne me mettre au lit.

tiberio, à Lisarda. — Si elle n'était ma nièce, je lui donnerais une paire de soufflets.

lisarda.- — Hélas I que veux-tu? je n'y prends pas garde. — Allons à la messe, nia petite, et que l'on congédie ces messieurs.

tiberio. — Où comptes-tu aller si matin ?

lisarda. — A San-Geronimo.

belise. — Ahi non, ma mère !

lisarda. — Et pourquoi?

belise. — Le saint a un lion à ses pieds qui me fait peur toutes les fois que j'y vais. Et quelque jour, ma mère, tu le verras, il me sautera au visage.

lisarda. — Eh bien, alors qu'on n'attelle pas la voiture. Nous irons à pied à San-Miguel.

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