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SCÈNE III

Salon dans la maison de don Fernand.

LEONARDA, INÈS.

inès. — Prononcez-vous; qu'ainsi Dieu vous garde!

leonarda. — Ne me parle pas de cela, il est trop tôt pour aimer.

inès. — Pour aimer il n'est jamais tard.

leonarda . — Je sais qu'en matière d'amour, le cœur ne regarde ni à l'âge ni au danger.

inès. — Si, quoi que vous en disiez, de tendres aveüx vous touchent, « venez aux grilles d'azur, laissez l' echarpe que vous brodez, et, mélancolique Jarifa, vous verrez le galant Abdallah. »

leonarda. — Tu lis, à ce qu'il paraît, les romances.

inès. — Silence, « car voici la belle Jarifa qui dit à sa sœur de regarder le vaillant More qui passe dans notre rue, monté sur une jument alezane. »

leonarda. — Depuis que tu t'avises de lire le Romancero, prends garde, Inès, tu pourrais avoir le sort de ce pauvre chevalier.

inès. — Don Quichotte de la Manche (que Dieu pardonne à Cervantes1) fut un de ces extravagants que célèbre la chronique. Moi je lis le Romancero, et cette lecture me plaît tellement, que j'ai bonne envie de me lancer dans le bel esprit; et pour ce qui est de l'amour, je me suis mise à songer qui je pourrais aimer.

leonarda. — Qui?

inès. — Oui, madame.

leonarda. — Aime, Inès, un médecin qui te guérisse de cette folie.

\. La première partie du Don Quichotte parut à Madrid en 1605. Cela nous donne à peu près la date de la pièce. En France, Henri IV vit encore, la langue française n'est pas encore fixée, alors que l'espagnole brille cle tout son éclat. — Le ton dédaigneux que prend Lope en parlant du chef-d'œuvre de Cervantes, prouve qu'il ne regardait pas cet ouvrage du même œil que la postérité.

AIMER SANS SAVOIR QUI

inès. — Ah! madame, le mal d'amour n'est pas de la compétence des médecins!

leonard a. — Qui donc alors le guérit?

inès. — Le temps, le temps seul... Mais je n'en suis pas encore là.

leonarda. — Alors pourquoi me pousses-tu à aimer?

inès. — On dit que l'amour naît en même temps que naissent les personnes.

leonarda. — Je n'ai pas besoin de tes leçons, si, dès sa naissance, on a l'obligation d'aimer.

inès. — Vous feignez de ne pas m'entendre, mais vous savez bien, madame, que don Louis de Ribera, le fils du corregidor, vous adore.

leonarda. — Il me l'a dit, Inès; mais son âme n'a pas parlé à la mienne. D'ailleurs, c'est un tort chez une femme d'aimer, comme tu le¡veux, dans un rang supérieur.

inès. — N'êtes-vous pas de race noble?

leonarda. — Sans doute, Inès, et de la meilleure. Mais tu ne connais guère les vanités de ce monde. Don Louis est parent du duc d'Alcala, et il voit briller sur sa poitrine la croix de Saint-Jacques, qu'il a si bien méritée.

inès. — Qui donc alors sera votre époux, si l'amant le plus tendre est oublié de vous, comme un grand seigneur oublie de payer les frais d'une fête qu'il a depuis longtemps donnée?

leonarda. — Mon frère est devenu amoureux : tu sais ce qu'il lui en coûte.

inès. — Précisément, le voici.

(Entre don Fernand.)

don fernand. — Je suis affligé, ma sœur, et je viens te dire la cause de mon chagrin.

leonarda. — Laisse-nous, Inès. inès. — Rien de mieux, s'il n'est pas besoin de moi.

(Elle sort.)

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