SCÈNE VII
Entre DON JUAN.
don juan, rêveur. — Formidable prison! noir labyrinthe! sépulture de malheureux vivants! lionne dont les
fils viennent avec des hurlements au monde pour vivre sans te voir !
Sommeil du temps! piège de la mort! raison des fous! frein des scélérats ! dé où la faveur imprime le sort!
Il n'est pas de misères qui puissent t'égaler, bien que tu sois l'effet des balances de la justice et le meilleur moyen d'inculquer la vertu;
Tellement que le soleil, que rien n'empêche de se lever où il veut, redoute de te visiter, de peur de demeurer luimême prisonnier1.
citron. — Monsieur, il y a là une dame qui vous attend, véritable séraphin envoyé par un ange.
don juan. — Moi, Citron? Où donc est-elle?
inès. — Ici, tout près, seigneur. Je suis venue pour prendre une idée de votre air et de votre visage.
don juan. — Ayez compassion de mes malheurs; on m'a arrêté sans motif.
ines. — Ma maîtresse s'est éprise de vous en vous voyant passer, et, je le comprends : son affection la porte à s'employer dès aujourd'hui à votre service. Elle était à sa fenêtre et vous a vu passer. Voici pour vous un billet.
don juan. — Si vous dites la vérité, je bénirai l'auteur de ma disgrâce. Quel est le nom de cette dame?
inès. — Je ne puis vous le dire. Vous en serez informé quand elle pourra compter sur votre discrétion.
don juan. — C'est donc une dame de qualité?
inès. — Et qui n'a pas besoin qu'on la vante.
don juan. — Me montrer tant de sympathie... Qui donc l'y oblige?
inès. — Lisez ce billet; il vous apprendra mieux voire bonheur.
don juan. — De fer était ma disgrâce, et mon bonheur est de papier. [Lisant.) « Au bruit que faisaient les gens qui vous menaient en prison, je me suis mise à la fenêtre : je vous ai vu, charmant étranger, et votre bonne mine a
4 . Sonnet d'un goût médiocre, en pointes et en équivoques. On sent, au fond , que Lope parlait par expérience. Dans les orageux commencements de sa carrière, il avait connu les prisons. — Voy. Introduction, p. IV.
gagné mon cœur, qui demeure votre prisonnier plus que vous ne l'êtes des alguazils. il veut demeurer dans vos fers tout le temps que vous serez captif. Fiez-vous à sa sympathie, et acceptez ces deux cents écus. Vous en aurez besoin dans la prison où nous sommes tous deux; et, quant à moi, fen ai de reste. » — J'ai lu le billet.
citron.— Et moi je l'ai entendu... J'honore fort ce billet, ainsi que celle qui l'apporte. Mais, où est l'argent?
don juan. — Veux-tu te taire, maudit animal! (Avec enthousiasme.) Quel bonheur fut jamais égal au mien?
citron. — Heureux comme un étranger qui ne peut compter sur rien. — Dites, ma reine, où donc est cet argent qui vient de nous tomber comme du ciel?
don juan. — Te tairas-tu?
citron. — Non, monseigneur. Quand la justice nous dépouille de notre argent, votre noblesse peut accepter celui-ci. (A Inès. ) — Voyons, par ta vie; car, de vrai nous n'avions pas de quoi dîner aujourd'hui.
inès, à don Juan. — Ruis-je le lui remettre?
citron. — Qu'est-ce à dire?... J'ai tout pouvoir, quand ce serait le trésor de Venise1.
don juan, à Citron. — Prends... Après tout, il serait ridicule de repousser la sympathie d'une âme si généreuse. ( A Inès.) — Je ne saurai donc pas qui elle est?
inès. — Si : à condition de vous montrer reconnaissant.
don juan. — Oui, et issu d'un sang généreux.
citron. N'insistez pas auprès de madame, sur un point qu'elle est obligée de taire. [A Inès.) — Votre Grâce peut se retirer, pourvu qu'elle revienne dans une heure avec la même somme. Ce ne sera pas de trop.
inès, à don Juan. — Vous ne faites pas un mot de réponse?
don juan. — Ce drôle a juré de ne pas me laisser par- . 1er! — Oui, certes, je voudrais écrire, car il serait par trop grossier de laisser sans réponse une lettre si aimable. — J'ai vu dans la pièce voisine de l'encre et du papier.
1. Le trésor renfermé dans la fameuse Zecca (Hôtel des Monnaies), composé non-seulement d'argent monnayé, mais de joyaux splendides, dépouilles de l'Orient.
AIMER SANS SAVOIR QUI
inès. — Je sais que mon maître1 en sera enchanté, et que j'aurai de bonnes étrennes'.
don juan. — J'y vais, et je reviens.