SCÈNE XI
Salon dans la maison de don Fernand.
LEONARDA, INÈS.
leonarda. — Il est aussi bien que tu le dis?
inès. — De ma vie je n'ai vu un si charmant jeune homme. Il s'appelle don Juan. Quant à son nom de famille,... c'est, je crois,... Aguilar. — Ah! madame, si vous le voyiez !
leonarda. — Parles-tu sérieusement?
inès. — Eussiez-vous mille âmes, il serait digne de les occuper. Quelle tournure ! quelle distinction ! quelle élégance !
leonarda. — Perds-tu la tête?
inès. — Pour ce qui est de la politesse et des belles manières, je n'ai pas le talent qu'il faut pour les louer dignement.
leonarda. — Un homme de cette qualité, de ce mérite, devenir victime d'une pareille disgrâce! L'arrêter quand il est en route... N'est-ce pas de la démence?...
inès. — Pour achever de vous convaincre> prenez ce
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billet; vous verrez si je le vante à tort. Il n'est pas de meilleure preuve d'esprit que de savoir bien tourner un billet.
leonarda. — Tu m'en donnes deux...
inès. — C'est qu'il est doublé d'un billet de don Louis que vient de me remettre Dionis, son valet-secrétaire.
leonarda. — Je n'en veux pas.
inès. — Quel dédain!
leonarda. — Son peu de cervelle m'ennuie.
inès. — C'est un trait du caractère des femmes de dire du mal en aimant bien.
leonarda. — Aimer don Louis, moi?
inès. — Vous ne le regardiez pas, ce me semble, de trop mauvais œil.
leonarda. — J'ai eu égard à sa noblesse, si tu lui fais de sa noblesse un mérite, car la qualité veut être respectée. Mais, après tout, que m'importe?
inès. — Lisez les deux billets, vous verrez ainsi lequel des deux a le plus d'esprit.
leonarda. — Je commence par celui qui m'intéresse le moins.
inès. — C'est à merveille ; car nous allons, si je ne me trompe, être embarrassées entre les deux.
leonarda, lisant. — « Un homme qui offense par son amour, quelle excuse donnera-t-il de son audace? L'amour sert à tous d'excuse; mais si je vous offense en vous aimant, je ne pourrai guère donner mon offense pour excuse. Ce n'est pas là le pire. On me désabuse et je m'obstine à payer... le mal pour le bien. Comment, en effet, peut-il céder à l'évidence celui qui regarde son mal comme un bien? Ne vous fâchez pas de ce que je vous aime, si vous vous fâchez de ce que je vous écris ; car la première de ces choses est indépendante de ma volonté, et la seconde est la conséquence de la première. »
inès. — Pas mal tourné.
leonarda. — A merveille!... Le style de la galanterie à la mode... En somme, il a de l'esprit. inès. — Pourquoi donc le traiter avec ce dédain? leonarda. — Voyons, maintenant, don Juan d'Aguilar.
JOURNÉE I, SCÈNE Xi.
inès. — 11 semble qu'en le nommant vous ayez du sucre dans la bouche.
leonarda. — Tais-toi, folle. Comment aimer. ce qu'on ne connaît pas? [Lisant.) «Ilmesemble, madame, que c'est de vous que je suis prisonnier, car les liens les plus forts sont ceux de la reconnaissance. Il est à croire que je pourrai sortir de celte prison, mais comment espérer sortir de la vôtre? La justice a eu tort de m'avoir arrêté, moi qui n'ai pas tué cet homme, et de vous laisser libre, vous qui m'avez tué1... d'autant que je n'ai jamais ouï dire que l'on ait donné à personne pour deux cents écus de poison. » s
inès. — C'est là tout?
leonarda. — Que veux-tu de plus dans un billet? inès. — Ce style a de la grâce.
leonarda. — Oui, et on peut juger par là de la dislinctinction d'esprit de don Juan. Il vit déjà dans ma pensée; déjà je commence à l'aimer.
inès. — Vous pouvez m'en croire, c'est un cavalier parfait.
leon arda . — Mais, n'est-ce pas de l'égarement ? Qu'est-ce qui me pousse à aimer un homme queje n'ai jamais vu? Je me sens appelée hors de moi par une puissance que j'ignore. Quel est ce poison, Inès, que m'envoie don Juan par tes mains?
inès. — Quel mal y avait-il à le louer?
leonarda. — 0 ciel, pourquoi me troubler ainsi? Étoile funeste, qui me contrains à aimer un être que je n'ai jamais vu. — Tu vas y retourner, Inès.
inès, — Moi, madame?
leonarda. — Pourquoi pas ?
inès. — Mais qu'irai-je faire?
leonarda. — Comme si tu venais le voir... et tu lui remettras le portrait que voici, que je détache de ma ceinture.
inès. — Où voulez-vous en venir?
\ . C'est précisément là le ton des Lettres de Voiture. Il imitait de près les Espagnols.
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leonarda. — Je voudrais le rendre amoureux de moi. Trouve quelque moyen de lui montrer mon portrait sans me compromettre.
ïjîès. — Y pensez-vous?
leonarda. — Je l'ai vu sans le voir, car la seule description que tu m'as faite de ses qualités remplit mon imagination, qui surpasse le meilleur des pinceaux. — Pourquoi me regarder ainsi fixement? — Oui, je suis résolue à l'aimer.
jnès. — Je me demandais s'il y eut jamais femme plus, résolue, plus ferme que vous. Je vous promets mes services; et puisque nous allons de l'avant, prenez ce beau diamant qu'il m'a remis.
LEONARDA. — Pour moi ?
inès. — Oui, madame.
leonarda. — Encore cela?
inès. — Il a voulu vous montrer que lui aussi il sait aimer.
leonarda. — Retourne, Inès, à la prison. Cet homme sera mon bien, ou nous nous perdrons ensemble.
inès. — H y a là-bas un certain Citron aigre-doux, natif de Séville.
leonarda. — Son valet ?
inès. — Un galant beau diseur.
leonarda. — Si je me perds, souviens-toi que tu m'auras conseillée, et que la première impulsion est venue de mon frère.
(Elles sortent.)