‹ Œuvres dramatiquesChapitre 23 sur 290 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Entre CELIA.

celia. — Tiberio est déjà parti ?

FELISARDO. — Oui.

celia. — Eh bien! et Lisarda?

felisardo. — Je l'évite pour te faire plaisir. celia. — Et Belise?

felisardo. — Ici il y a du nouveau, et même une question délicate. celia. — Voyons; parle vite.

felisardo. — Écoute. Le malheur qui nous poursuit nous rend esclaves à jamais.

celia. — Gomment cela?

felisardo.. — Nous allons être marqués aujourd'hui. celta. — Marqués? Qui peut expliquer une pareille folie?

felisardo. — C'est une fantaisie de Belise. celia. — Dis-leur qui tu es.

felisardo. — Ce n'est pas nécessaire; la marque ne sera qu'imitée, et c'est là un excellent moyen, vrai Dieu, pour nous empêcher d'être reconnus. Tu sauras que je tiens d'Eliso que l'on est à notre recherche.

LES CAPRICES DE BELISE

(Entrent don Juan et Carrillo sans être aperçus.)

don juan, à part à Carrillo. — C'est singulier, ces deux esclaves sont toujours ensemble.

carrillo. — Unis comme la lettre et l'accent, comme la signature et le paraphe.

don juan. — Il est vraiment gentil.

carrillo. — Gentil autant que spirituel.

don juan. — Quoi! vraiment?

carrillo. — Vous seriez charmé de causer avec lui.

donjuán. — Peut-être; mais j'en suis d'autant moins charmé de le voir parler à Zara, avec cet esprit et sa tournure.

felisardo, à Z%ra. — Personne ne nous voit; tu peux donc m' embrasser.

(Ils s'embrassent.)

celia. — Tu ne fais toujours que devancer mes désirs. don juan. — As-tu vu!

celia. — Oui; en bon français, il me semble qu'ils se sont embrassés.

don juan, à Felisardo. — Drôle, pourquoi te permels-tu de l'embrasser, maraud?

celia, bas, au même. — Don Juan nous aurait-il vus 0

felisardo, bas. — Oui, ma foi.

don juan. — Une pareille licence, drôle, dans une maison comme celle-ci?

felisardo. — Si vous croyez, seigneur, que ce soit par amour, vous êtes dans l'erreur. Elle vient de me dire qu'elle voulait se faire baptiser; en l'embrassant, je n'ai fait que ce que je devais à ma qualité de chrétien. Si le ciel pouvait s'abaisser il l'embrasserait, je crois. Ce que le ciel accomplirait peut dès lors se pardonner sur La terre.

don juan. — Marche à l'écurie, animal.

felisardo, en s'en allant, — Excusez-moi, seigneur ; je ne croyais pas qu'il y eût crime à se montrer chrétien.

(Don Juan s'entretient à voix basse avec Celia.1)

carrillo. — Il a eu peur. Holà, Pedro. feltsardo. — Que me veux-tu?

carrillo. — Être chrétien est excellent . mais c'est

pousser la religion un peu loin que d'embrasser les filles. Retire-toi, et n'oublie pas qu'ici on n'embrasse pas les esclaves.

felisardo. — Et si le maître ou le valet ont fantaisie d'en abuser, cela est-il permis ?

carrillo. — Oui.

felisardo. — Oui? Eh bien ! attends un peu.

(Il sort.)

carrillo, à part. — Cet animal est capable de quelque mauvais coup.

don juan. — Vois-tu, Zara, il n'est pas sage de me faire perdre l'esprit par tes dédains.

celia. — Est-ce que, n'étant pas chrétienne, il m'est permis de t'aimer *?

don juan. — Donne-moi ta foi en promettant d'y être fidèle.

celia. — Je promets tout, sauf mon déshonneur. don juan. — Que promets-tu donc de faire pour moi? celia. — De fépouser.

don juan. — Ce serait flétrir ma qualité de gentilhomme.

celia. — Serait-ce pour mon honneur que je me livrerais à toi?

donjuán. — Tu n'es qu'une esclave.

celia. — Tu le serais aussi à Alger.

don juan. — Hélas ! je suis dans tes fers.

celia. — Si tu étais dans mes fers comme tu le dis, tu n'aurais pas la liberté d'entreprendre contre mon honneur.

don juan. — Je cède à la puissance de l'amour. celia. — Et moi j'écoute mon sang, ma loyauté. Je suis là-bas plus respectée que toi-même tu ne l'es ici. don juan. — Un moment, espère.

\ . Voy. sur cette défense et les conséquences terribles qu'elle entraînait une touchante histoire tirée des Chroniques d' Avila. Ant. de Latour, Nouvelles Etudes sur l'Espagne, Paris, Didier, '1869. — Voy. aussi le poème d'UUoa sur les amours d'Alphonse VIII et de la belle juive Rachel.

48 LES CAPRICES DE BELISE

celia. — C'est folie que de prétendre me vaincre, excepté par le mariage.

(Elle sort.)

carrillo. — Elle a fermé la porte.

don juan. — Il m'est avis que si elle est aussi noble qu'elle le dit, on ne saurait blâmer son langage. Elle est là-bas ce que je suis ici.

carrillo. — Voiri ta mère.

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