‹ Œuvres dramatiquesChapitre 248 sur 290 · SCÈNE XÍI · texte numérisé non relu

SCÈNE XÍI

Entrent DON LOUIS et DIONIS.

don Louis. — C'est vous, don Juan ?

don juan. — Qu'est ceci, seigneur?

don louis. — Cela s'appelle courir la poste, à la poursuite d'un ingrat, à qui je puis en ce lieu demander satisfaction.

don juan. — J'ai dû partir à l'improviste, sans pouvoir prendre congé de vous.

AIMER SANS SAVOIR QUI

don louis. — Qui est capable de partir ainsi ne doit pas prononcer le mot d'amitié.

donjuán. — J'ai voulu m'épargner le chagrin qui précède l'instant du départ.

don louis. — Vous n'avez pas d'excuse.

don juan. — N'est-ce pas une excuse d'avoir voulu garder le respect dû à l'amitié?

don louis. — L'ingratitude rend un homme d'autant plus coupable, qu'il est plus éclairé.

don juan. — Ma justification est dans la noblesse de ma conduite.

don louis. — Il n'est pas noble de ne pas croire à la noblesse d'autrui, en découvrant la vérité. Tourner l'épaule à quelqu'un qui est incapable d'une offense, cela s'appelle une trahison.

don juan. — Je ne l'ai pas tournée sans répugnance. don louis. — Se méfier d'un ami, c'est presque le trahir.

don juan. — C'est pour ne pas trahir l'amitié que je suis parti.

don louis. — Avoir pensé qu'étant informé je n'accomplirais pas ce que je dois à ma qualité de Ribera, c'est évidemment me faire tort; c'est croire que l'on est plus noble que moi1. Autrement, on ne serait pas parti. Qui pense mal de la générosité d'un ami, est son ennemi. Un ami doit toujours avoir l'opinion la plus favorable de celui qu'il aime. Qui aime, croit ; qui se méfie n'aime pas. Les marques de la véritable amitié sont la foi et les œuvres; car la foi et les œuvres nous ouvrent le chemin du ciel. Je ne permets pas que vous vous éloigniez sans m' avoir mis à l'épreuve : c'est vouloir punir un homme avant qu'il soit coupable. Moi, je me fie à mon honneur. Nous nous serions expliqués; ce que j'aurais résolu, Dieu le sait. Mais votre départ me donne à penser que vous n'auriez pas fait pour moi ce que j'aurais fait pour vous. Obliger en montrant delà défiance n estpasamour, mais présomption.

4 . Le sentiment qui identifie la noblesse de la naissance avec l'élévation du cœur me paraît digne d'être remarqué, aussi bien que toute cette scène.

Tenir à. l'estime est d'un cœur rempli d'honneur. Qui juge mal autrui n'est pas capable d'amitié. Retournons à Tolède; je vous emmène prisonnier, et je prétends vous montrer ce dont ma loyauté est capable.

don jijan. — Illustre Ribera, honneur de l'Espagne, pourquoi traiter si mal un homme qui vous est si attaché? L'amitié m'a conseillé de partir, pour permettre à une femme d'adoucir ses dédains, et non pour imaginer qu'un Ribera pût refuser ce qu'accorda jadis Alexandre. Loin de là, certain de la conduite de l'homme qui procède d'un si noble sang, je n'ai pas voulu être Apelles, ni vous priver de votre bien 1. Je n'ai pas cru être coupable en vous abandonnant ma possession, caria bonne intention excuse la faute. Mais, s'il est vrai que je l'aie été, prenez garde que c'est durement me punir que de vous déclarer mon ennemi; et il n'est pas juste de vouloir me priver d'un tel ami, parce que je vous cède une maîtresse.

don louis. — Je suis charmé que votre intention vous justifie, et vous ressemblez à l'espérance qui tue sous prétexte de soulager. Mais je n'entends pas que l'on me donne ce qu'on peut me demander.

don juan. — Je ne sais que répondre; il faudra céder.

don louis. — Se peut-il qu'un homme qui n'a pas laissé agir, ne trouve pas un mot à répondre ?

donjuán. — Je vais me fâcher, monseigneur. Est-ce ainsi que vous récompensez mon dévouement?

don louis. — Par cette croix de Saint-Jacques, je veux vous montrer qui je suis. Je vous emmène prisonnier.

DON JUAN. — Je VOUS SUÍS.

citron. — Comment, prisonnier?

don juan. — Sans doute; et ensuite je ne sais pas ce qui nous attend.

citron. — J'en suis charmé.

don juan, bas à Citron. — Veux-tu te taire !

citron, de même. — Je vais me venger de la mule, et ensuite revoir Inès.

1. Allusion à l'histoire d'Alexandre et de sa maîtresse Campaspe, dont il a été parlé ci-dessus, p. 411.

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