‹ Œuvres dramatiquesChapitre 262 sur 290 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

Entrent CAMILO, LISENO, ALBANO, ALEXANDRE, FABIO,

et des CAVALIERS DE LA SUITE.

Alexandre, à part, à Fabio. — Fabio, je crains d'être reconnu 1, mais, le temps que j'ai passé à Rome, auprès du cardinal mon père2, me rassure cependant.

fabio. — Mettez le nez dans votre manteau, et en outre tenez pour certain que vous n'avez été vu de personne, parce que, dans l'hypothèse de la simplicité de Diane, tous, suspendus à ses actions n'ont d'autre but, que de Lai témoigner plus d'applaudissements que de respects.

Alexandre. — Je n'ai pas besoin que tu me la désignes : je l'ai devinée à la feintise de son jeu.

fabio. — Vous avez raison; ce jeu n'est pas difficile à reconnaître. Comment la trouvez-vous?

Alexandre. — Elle inspire à la fois l'amour et la pitié.

fabio. — Si vous le permettez, je vais lui annoncer que je vous amène.

ALEXANDRE. — Ull 1110t...

fabio. — Je vous écoute.

Alexandre. — Ne lui dis pas qui je suis; cela viendra en son temps.

fabio. — N'est-elle pas vraiment charmante ?

Alexandre. — Fabio,en fait d'amis, de talent, de femme et de peinture, il ne faut pas se hâter de prononcer : des amis, parce qu'ils sont faux ; des talents, parce qu'ils sont nouveaux ; de peinture, parce qu'il est difficile de s'y connaître; des femmes, parce que beaucoup...

fabio. — Assez; je vous comprends.

Alexandre. — Sont de la beauté sans âme.

1. Et il a raison de le craindre, car rien n'est pins vraisemblable, f. Quelques-uns font cet Alexandre fils de Jules de Mediéis, depaís Clément VI.

fabio. — Mais dans ce sujet d'élite, toutes les qualités se trouvent réunies. Je vous quitte.

Alexandre. — Et moi je vais l'attendre, confiant en ton adresse, Fabio.

fabio. — Posez-vous à votre avantage. Je vous quitte, et que Votre Altesse soit attentive.

Camilo, a part, à Liseno. — Je ne puis assez admirer, Liseno, que l'âme semble faire défaut à ce beau corps.

liseno. — Nous voyons fleurir de grands arbres qui ne portent pas de fruits.

dune, à part. — Voici mon secrétaire, je veux lui parler à part, car il me fait entendre par signes ce que je devinais déjà. (Haut.) S'il me faut rester ici, en compagnie de tous ces seigneurs, il est impossible queje puisse leur parler sans les connaître. Commençons par apprendre leurs noms : Camilo, Julio, Liseno, Teodora, Laura, Fenisa... [Arrivant à Fabio.) Et vous, qui êtes-vous, car, je ne me souviens pas de vous avoir encore vu.

fabio. — Je suis, madame, un des officiers de Votre Altesse,

Diane. — Votre nom?

fabio. — J'ai pour fonction de toucher les orgues de votre chapelle, et je m'appelle Fabio.

Diane. — Êtes-vous un homme?

fabio. — Je pourrais l'être par la faveur de Votre Altesse, car les princes, à l'imitation de la divinité, ont leurs créatures.

diane. — Teodora me conseille de les fuir, sous prétexte que les hommes sont des traîtres.

fabio. — Moi, je me vante de ma loyauté. diane, à part, à Fabio. — Eh bien, et ce mari? fabio. — Il est là.

diane. — Quel est-il, parmi ces messieurs?

fabio. — Celui qui est enveloppé de son manteau, et qui, dans l'espoir d'un regard de vous, se découvre de temps en temps le visage. Regardez-le bien.

diane. — Ah! je le vois.

fabio. — Comment le trouvez- vous?

LA FAUSSE INGÉNUE

diane. — Quand je lui aurai parlé, je répondrai à ta question.

fabio. — C'est précisément ce qu'il m'a dit à propos de vous.

diane. — Eh bien, alors, ce n'est pas un sot.

fabio. — Quand je partis à sa recherche, il fut convenu entre nous, madame, queje m'occuperais de l'esprit, vous de la personne. Eh bien, qu'en dites-vous?

diane. — Hé! hé!... Mais, dis-moi, me trouve-t-il une jolie tournure?

fabio. — Hé ! hé!...

diane. — Bien riposté... Son nom?

fabio. — Il ne me l'a pas dit.

diane. — Mais alors, nigaud, où as-tu pris ce mari sans nom, dans une circonstance si solennelle?

fabio. — Lui-même vous le dira. Moi, je fais profession de loyauté envers vous deux.

diane. — Je te quitte et vais le voir de plus près.

fabio. — C'est un beau jeune homme.

diane. — Teodora !

teodora. — Madame...

diane. — Je suis très-ennuyée de l'étiquelte du palais. Chez nous, je pouvais manger à toute heure. Je veux aller à la cuisine, comme je faisais dans mon village.

teodora. — Quelle étrange fantaisie! Y pensez-vous, madame?

diane. — Eh bien, Teodora, je vais rester pour regarder ces hommes à mon aise. Je vais m'en approcher tout près, pour mieux me rendre compte des qualités ou des défauts qui obligent à les fuir.

(Diane, en sortant, regarde longtemps Alexandre; tous raccompagnent à l'exception d'Alexandre et de Fabio.)

fabio. — Maintenant que nous sommes seuls, dites-moi quelle est votre impression, parce qu'il y a remèdes à tout, s'ils sont appliqués dans le principe. Vous n'êtes encore engagé en rien, car j'ai refusé assez habilement de lui déclarer votre nom. C'eût été lui donner l'éveil que de lui dire : l'homme que vous ave/, devant les yeu\, c'esl Alexandre de Médicis, ce qui est le moindre de ses titres,

car il est d'ailleurs frère du grand duc de Florence, allié au roi de France \ et dans la carrière des armes...

Alexandre. — En voilà assez, Fabio; parlons plutôt des moyens à employer pour entretenir Diane en secret, de manière à devenir duc d'Urbin. Je vais avoir pour concurrents une foule de princes voisins.

fabio. — S'il m'a été donné de mettre votre personne en ce point, je saurai en toutes choses trouver le moyen de vous assurer une réussite glorieuse. Vous en faisant vibrer les cordes du cœur, et moi en remplissant l'honorable office...

ALEXANDRE. — De quoi?

fabio. — D'habile intermédiaire, nous aurons arboré avant peu les armes des Médicis dans le palais des ducs d'Urbin.

Alexandre. — Je veux te donner...

fabio. — Je ne veux rien. Qui sert un bon maître n'a pas besoin d'autre récompense.

1 . En qualité de fils de Laurent II, il était frère de la fameuse Catherine de Médicis.

FIN DE LA PREMIÈRE JOURNÉE

DEUXIÈME JOURNEE

Les jardins du palais.

DIANE, en chapeau rabattu et enveloppée d'une mante. ALEXANDRE en manteau brun, FABIO, LAURA.

diane. — Quoi! me quitter sitôt?

Alexandre. — Fabio, madame, m'avertit qu'il. tait jour.

fabio. — Il est temps de partir; le jour croît et la tombe du soleil s'évanouit.

laura, à Fabio. — Un peu de cultisme, par ta vie.

fabio. — Je dis que l'aube se vante d'une lumière mensongère

diane. — Alexandre, voilà la troisième nuit que je m'entretiens dans ce jardin avec toi, sans autres témoins «pic Fabio el Laura, que je fais confidents de mon secret, jusqu'à ce qu'il ait obtenu une heureuse fin.

laura. — Entends-tu quelque chose, Fabio, à ce char ou à ce carrosse dans lequel roulent les étoiles?

fabio. — Il va venir fort à propos pour elles indiquer l'heure, à l'instant où le chambellan du soleil, l'aurore, lui aura tiré le rideau, en répandant la neige matinale.

laura. — Parle chrétien ou va-t-en au diable!

< . Traduisez : « Il fait à peine jour, » ou, comme a dit Racine :

A peine un faible jour nous éclaire et nous guide.

C'est ainsi que Lope s'efforçait de combattre l'invasion du mauvais goût, en y cédant lui-même quelquefois.

fabio. — Est-ce que ce n'est pas là du cultisme, par hasard ?

laura. — Non.

fabio. — Qu'est-ce donc alors?

laura. — Du cultesque.

Alexandre. — Charmante Diane, Fabio m'a raconté qu'il vous restait quelque inquiétude, non plus sur ma personne, mais sur mon esprit. Vous semble-t-il que j'exprime ce queje sens, queje sente ce que j'exprime? Puisje convenir au rôle d'époux ou d'ami? Pour vous servir en quelque manière, on sacrifierait aisément son âme et sa vie. Si l'examen est achevé, élevez-moi, madame, au grade d'amant ou de mari.

Diane. — Je fais la même question avec la même crainte. La première fois que tu m'as vue (la première impression est beaucoup en amour), je me suis montrée aussi simple par mes façons que par mes paroles, et j'en suis encore inquiète. La mémoire, blessée, peut avoir conservé un souvenir fâcheux.

Alexandre. — Depuis trois nuits, Diane, durent ces entretiens qu'interrompt seulement le jour. Gomment veux-tu que ton rare esprit ne m'ait pas donné à connaître que cet extérieur sert d'enveloppe à l'âme, comme la perle est emprisonnée dans la nacre pure. Ton esprit, ta royale attitude sont comparables à une liqueur précieuse enfermée dans un vase d'or, et je me demande comment un village a pu t' enseigner tant de choses.

diane. — Si j'ai réussi à te plaire, noble Médicis, je comparerai l'esprit contenu dans ta personne au cercle d'or émaillé qui enchâsse les feux du diamant.

ladra. — Si les explications sont achevées, voyez, les arbres en berceau donnent déjà de l'ombre; on distingue les tapis de fleurs, et les blancheurs de l'aube se reflètent dans les parterres.

fabio. — Cachés sous le vert feuillage, les oiseaux saluent de leurs chants la naissante lumière d'un nouveau jour, et vous ne frémissez pas ! lorsque vous pourriez être aperçus de tant de prétendants imbéciles?

Alexandre. — Tu entends mal les effets d'un amour

LA FAUSSE INGÉNUE

naissant. Jusqu'au moment où il a conquis l'âme qu'il convoite, il n'est pas d'amant qui voie ou qui craigne.

Diane. — Ces agréables entretiens ne seront pas toujours possibles. Où il y a de l'amour veille la jalousie, la jalousie dont l'œil de lynx pénètre les orbes célestes et les obscures entrailles de la terre.

Alexandre. — Pour nous défendre contre ses attaques et pour les réduire à l'impuissance, l'industrie peut seule nous fournir quelque moyen. Que pensez-vous qu'Alexandre doive faire ?

laura. — Partez vite, seigneur ; voici quelqu'un.

Diane. ' — Déjà du monde ici !

fabio. — Aimable abandon î

laura. — Que l'amour heureux est aveugle !

Diane. — Dans mon ivresse, je ne voyais pas que le jour nous regardait.

Alexandre. — Et moi, n'apercevant plus d'étoiles au firmament, je pensais qu'elles avaient émigré dans ton ciel. Adieu, señora mia.

(Il s'enfuit accompagné de Fabio.)

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