SCÈNE II
TEODORA et FEMSA se tenant à distance de DIANE et de LAURA.
Teodora. — Tu as vu des hommes, dis-tu ?
fenisa. — Eh! ne les voyez-vous pas qui s'enfuient, parce qu'ils ont compris que vous veniez rompre l'amoureux entretien?
teodora. — J'entends la clef. Ils ont ouvert la porte qui est dans le mur du jardin.
fenisa. — En s'échappant lestement, l'un d'eux nous a jeté sur les yeux sa cape brodée d'or; ce qui démontre que c'est un amant favorisé parmi les prétendants.
teodora. — Cela ne peut s'entendre des prétendants éloignés, bien qu'ils puissent faire leur cour en secret. Et, je te l'avoue, je commence à être jalouse des yeux que lui fait Julio.
fenisa. — Rassurez-vous. Elle est belle, ^ans doute.
mais laids sont les actes de son entendement, ce qui exclut l'aliment de l'amour.
teodora. — Je conserve mes doutes. S'il est beaucoup de femmes à qui la nature a refusé l'esprit, la grâce et la beauté, en revanche, elle a donné bien de l'éloquence aux yeux de leur cassette. J'ai noté chez Julio de tels changegements, qu'il faut qu'il ait conçu l'espoir d'être duc d'Urbin.
fenisa. — J'en appelle de ce jugement.
teodora, se rapprochant. — Eh quoi! charmante Diane, au milieu de ces fleurs, de si grand matin! Ce sont effets de l'amour. Ces plumes et vos vêtements prouvent que vous avez passé la nuit ici 1 J'ai vu l'or briller sur les épaules parmi les vertes émeraudes, je veux dire les feuilles de ces arbres. Que signifie cela? Des hommes en votre compagnie? Gomment mes instructions sont-elles oubliées si vite !
Diane. — Madame, je suis si bornée, que la mémoire m'échappe facilement.
teodora. — Ne comprenez-vous pas que, par de tels procédés, vous offensez le haut rang dans lequel vous êtes née?
diane. — Vous m'avez recommandé de fuir 1 es hommes ; mais, moi, je sais les commandements auxquels je suis tenue d'obéir bien plus qu'à] vos sermons; et comme j'y lis : Tu aimeras ton prochain comme toi-même, j'en conclus que vos leçons manquaient de fondement.
teodora. — Eh bien, appliquez ce commandement à moi-même.
diane. — Cela prouve que vous les ignorez. Ne voyezvous pas qu'il est dit «ton prochain», prójimo, et que s'il fallait l'entendre des femmes, on aurait écrit prójima ? Voyez, Teodora, comme vous comprenez peu les commandements.
teodora. — Moi, madame, tout ce que je désire, c'est que vous ne soyez la dupe de personne. diane. — N'ayez pas peur.
teodora. — Les plus fines, les plus avisées s'y laissent prendre : que sera-ce donc de vous?
LA FAUSSE INGÉNUE
diane. — Il y a beaucoup de femmes trompées, et dans toutes les conditions; m'est avis - cependant qu'il y a encore plus d'hommes.
fenisa, à pari. — Hé Í hé! Gela n'est pas mal, cela ne sent pas trop son idiote.
diane. — Mais, dites-moi, par votre foi, pourquoi leur en voulez-vous? Ils ne sont pas si mauvais... Qui est-ce qui nous défend? qui nous nourrit? Dès l'instant où nos mères nous ont mis au monde, tout est angoisse et souci de la part des pères, pour subvenir à nos besoins.
fenisa, à part. — La cour nous semble quelque peu étonnée.
diane. — Toilettes et bijoux, fêtes et plaisirs, est-ce aux femmes, par hasard, que nous en sommes redevables ? Il y a plus, et dussé-je vous étonner davantage, ne voyezvous pas que les trois quarts des hommes sont morts pour nous ? Par conséquent, il est juste d'aimer qui nous aime, qui nous élève, nous nourrit ei nous régale avec tant de dévouement, et dont le zèle met à notre service son amour, son bras et sa fortune.
teodora. — Loin de là, Diane : la plupart des hommes sont des tyrans, qui ne nous aiment que tant que dure notre printemps, tant que fleurissent la grâce et la beauté, et en nous excédant de jalousie, à ce point, qu'ils veulent tout pour eux, et nous laissent à peine voir la lumière du soleil.
diane. — Je suis persuadée que vous aimez fort ce que vous condamnez; viens, ma chère Laura, je veux changer de toilette.
laura, à part, à Diane. — Vous vous êtes trahie un peu trop.
diane. — Je n'ai pu contenir cette fois ma raison, qui est lumière après tout, et obéit à sa nature.
^Sortent Diane et Laura.)
teodora. — Qui aurait cru, Fenisa, que Diane eût appris tant de choses en quatre jours ?
fenisa. — Si l'on songe à sa naissance, il est naturel de penser que son sang illustre triomphe de sa grossière éducation.