SCÈNE XII
FLORA, BELISE, immobile et comme privée de sentiment.
flora. — J'y ai pris bien de la peine, mais enfin j'ai trouvé un moyen pour que le ciel mette fin à toutes ces fantaisies bizarres. Celle qui, dans son orgueilleux caprice, regardait tous les hommes avec dédain, a vengé par cet esclave tous ceux qu'elle avait offensés, car. sans regarder à sa bassesse, elle prétend lui prendre la main.
belise, se soulevant à demi. — Que murmures-tu là en vain, s'il est vrai que tu connaisses combien est irrésistible la puissance de l'amour.
flora. — Jésus! madame. C'est vous?
belise. — Donne-moi la main, et tu vas en savoir le motif.
flora. — Quelle dureté coupable! Comment, je vous ai laissée dans ses bras, et je vous retrouve ici'?
belise. — Hélas! Flora, ces doux nœuds n'ont pas été faits pour moi! Tu venais de sortir, et moi, appuyée sur
son sein, j'allais, dans mon amour, abandonnant les rênes à ma pensée. Je lui touchais la main; j'approchais de son cou mon visage, comme si tout cela n'était que l'effet de ma pâmoison. Tout à coup entra Zara, et, témoin jalouse de mon amour, elle arrêta la marche de mon navire qui avait en poupe le vent. Mon corps était soutenu dans ses bras, mais j'avais les pieds à terre. Je souffrais sans doute de l'expression de leur tendresse, mais cette souffrance m'était douce, et pour demeurer sur son sein, je demandais à Dieu de prolonger le chagrin qu'ils me causaient. Jamais on ne vit, jamais on n'ouït parler d'une liane d'amour enchevêtrée à ce point. Il m'était donné à moi, par ce feint évanouissement, d'entendre l'expression de la jalousie que j'inspirais à celle qui, le croyant réel, a découvert à haute voix les plus étranges secrets que nous offrit jamais la fable ou l'histoire.
flora. — Eh ! madame, qu'ont-ils pu dire?
belise. — Elle l'appelait Felisardo et non pas Pedro, et lui, lui donnait le nom de Celia.
flora. — Que dites-vous?
belise. — Oui, Celia, et non pas Zara.
flora. — Ah ! mon Dieu !
belise. — Enfin, à travers leurs récits, leurs plaintes, leurs terreurs, j'ai compris, si je ne me trompe, qu'ils ne sont pas esclaves.
flora. — Vous vous trompez certainement.
belise. — Je me trompe, Flora?
flora. — S'ils ne l'étaient, comment auraient-ils souffert la proposition de les marquer? Comment auraient-ils supporté la marque? Je dois dire cependant qu'en entrant un jour dans la chambre de Pedro, j'aperçus un pourpoint de toile; mais il s'empressa de me dire qu'un esclave qui l'avait volé était venu le cacher ici. '
belise. — Un pourpoint de toile, dis-tu?
flora. — Oui, et de la plus line.
belise. — S'il était gentilhomme et que son malheur eût voulu qu'il tombât dans cette triste condition?... flora. — S'il n'était de la marque, je le croirais. belise. — Que faire?
f$ LES CAPRICES DE BELISE.
flora. — Dissimuler.
BELiSE. — Sans doute; mais considère qu'ils peuvent s'enfuir, et qu'alors je suis perdue, surtout maintenant qu'il s'appelle Felisardo et non Pedro.
flora. — Pour empêcher qu'il ne s'en aille, je ne sais vraiment aucun moyen.
BELiSE. — Moi, j'en sais un.
flora. — Lequel?
BELiSE. — Tu vas voir. Vite, appelle-moi Carrillo.
(Entre Carrillo.)
flora. — Le voilà précisément lui-même.
BELiSE. — C'est l'amour qui l'amène à ma prière.
carrillo, à part. — Que ne peut cependant la fureur de l'amour? Comme don Juan comprend bien l'obéissance et Lisarda son injure! La mère pleure et déclare qu'elle va se marier pour le punir, — le fils qu'il épousera l'esclave pour faire plus de peine à sa mère.
flora, à Carrillo. — Que veux-tu, mauvais sujet?
carrillo, sans apercevoir Belise. — Salut à la confidente cruelle de la nymphe précieuse qui fait tant la sucrée, se croyant une divinité, — qui, voyant un jour sur du papier l'image de saint Georges, fut effrayée par l'aspect du dragon.
flora. — Prends garde, elle t'entend.
beltse. — Quand je ferais quelques façons en te voyant, Carrillo, n'es-tu pas des serpents le plus venimeux:'
carrillo. — Pardon, madame, je n'y mêlais pas do malice; mettez ma bonne volonté à l'épreuve, et vous verrez ce que je suis pour vous.
belise. — Fais-moi un plaisir.
CARRILLO. — Je SLlis pi'èl.
belise. — Je me suis aperçue, Carrillo, que Pedro a l'intention de s'enfuir; d'ailleurs, il se permet d'entrer dans la chambre de Zara, ce qu'on ne saurait souffrir. Va chez un forgeron, et fais-moi faire un carcan et un pêne.
carrillo. — Soyez tranquille, madame; hier. préciM ment, le régidor notre voisin a ôté cet instrument à un es- *clave. J'irai le lui demander.
belise. — Profites-en pour le mettre à Pedro, avec l'aide des serviteurs de la maison.
carrillo. — Je prendrai en face un robuste laquais, aux moustaches retroussées, homme dont l'audace surpasse celle même d'un cocher.
belise. — Va vite; par ce moyen, je serai plus tranquille, et je saurai en attendant s'il est Felisardo ou Pedro.
(Sort Carrillo.)
flora. — J'attends la fin de l'aventure. belise. — Elle ne saurait te manquer.