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DE MADRID

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Une jeune fille de noble naissance reçoit les soins d'un cavalier nommé Lisardo, noble comme elle, mais trop pauvre pour la demander en mariage. Ils se rencontrent dans la rue, à l'église, mais comment se parler? L'amour rend ingénieux, et ce n'est point par l'esprit que pèche Belise. Elle imagine de se faire malade. Elle expose par écrit son projet à son amant, et lui demande de lui envoyer un médecin qui lui prescrive pour toute ordonnance de prendre du fer, de voir du monde, et de profiter des belles matinées du mois de mai pour se promener. Beltran, valet de Lisardo, modèle incontestable de nos Scapins1, se charge du rôle de médecin. Prudencio, le père, donne aisément dans le panneau, et, grâce à ce stratagème, les deux amants se rencontrent tous les matins au Prado et ailleurs.

Mais Belise n'a pu sortir seule, Prudencio a décidé qu'elle serait accompagnée de sa sœur Teodora, roide et sévère personne, du moins en apparence, qui, suivant une coutume encore usitée en Espagne, porte l'habit religieux, et dont le rosaire, le scapulaire, sont trèseapables d'effrayer les amants. Riselo, ami de Lisardo, se dévoue à

t. J'ai toujours été étonné du ton familier de nos valets de comédie avec leurs maîtres , quand ces maîtres sont de grands seigneurs. Cette familiarité n'est pas dans nos mœurs. Elle s'explique fort bien en Espagne, par la moindre distance qui sépare les classes de la société, et oh un gentilhomme pouvait être valet sans déroger.

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faire la cour à cette terrible duègne, pour détourner son attention e essayer de l'apprivoiser. C'est une grande marque d'amitié qu'il donne à son ami, car il est lui-môme très-épris d'une jeune veuve nommée Marcelle.

Le moyen réussit, et il est comique de voir comment la béate au rosaire, la sévère Teodora prend feu aux galants propos de Riselo. La nature se hâte de reprendre ses droits.

Il y a de la hardiesse et de la nouveauté dans cette attaque de Lope contre l'hypocrisie, quand on songe combien la matière était délicate, et au danger qu'il y avait de son temps à toucher, même en passant, de pareilles questions. Lope ne craint pas de rendre la béate ridicule pendant toute la pièce, et de lui faire jouer le rôle du bobo qu'elle partage avec Otavio, un certain cousin venu de la province pour épouser Belise. Pour être moins directe, et surtout moins dogmatique que dans Tartufe, la leçon n'en est pas moins forte.

Tout va d'abord pour le mieux ; mais ces sorties régulières de Belise finissent par exciter les soupçons d'un valet bourru, qui fait partager ses idées à son maître Otavio. De son côté, Prudencio trouve que le remède opère bien lentement, et que sa fille est plus pâle que jamais. Il y a là des scènes qui ont le naturel et la naïveté de la comédie antique. Enfin l'intrigue est découverte par un rival jaloux qui voudrait bien épouser Marcelle, mais qui n'est pas un caractère fort relevé. Il y en a comme cela. Florencio, furieux, court au logis de Lisardo , et menace de tout tuer. Il s'apaise en comprenant qu'un mariage de réparation est devenu nécessaire. La pauvre Teodora expiera ses velléités amoureuses en entrant dans un couvent.

La comédie d'un peuple ne peut être que l'expression plus ou moins directe de ses mœurs, l'image réfléchie de ses habitudes sociales. La comédie antique ne peint que des courtisanes, parce qu'en Grèce la femme ne paraissait pas dans la société, et n'était employée qu'à garder le foyer et à perpétuer la race. On comprend difficilement la comédie chez les Turcs. Il n'y en a pas de traces dans toute la littérature arabe. Les habitudes françaises de Paris au dix-septième siècle, les mœurs délicates de la société polie, les salons du faubourg expliquent le Misanthrope, et les traits du caractère de Gélimène. De même, les mœurs demiafricaines de l'Espagne, la vie claustrale imposée aux femmes par cette

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fille aînée de Rome, par-dessus tout le point d'honneur castillan, nous expliquent ces ruses, ces fourberies, ces aventures nocturnes, les enlèvements, les déguisements, les changements et suppositions de noms et d'état, qui sont l'essence de la comédie espagnole. Joignez-y la prédominance de l'imagination sur la raison, trait caractéristique de la race. En France, l'esprit de sociabilité, la liberté absolue dont jouissent les femmes, la passion, toujours au besoin tempérée par l'ironie, rendent ces intrigues compliquées, ces coups de tète soudains, ces imbroglios, impossibles ou inutiles, partant invraisemblables. II est permis de souhaiter mieux et de préférer à l'activité passionnée, à la verve de la comédie espagnole, les développements philosophiques de Molière. D'un autre côté, on conçoit combien ces intrigues, toujours accompagnées de dangers, d'imprévu, de mystères, sont favorables à l'intérêt.

Lope en a mis beaucoup dans cet ouvrage. On y rencontrera au plus haut point cette vis cómica tant louée des anciens, que possédait Piaute, qui manqua à Térence. L'action court à travers un cliquetis de bons mots, de boutades imprévues, de saillies étincelantes, avec la grâce amusante, mais moins fantasque du Songe d'une nuit d'été. Rien n'est surtout charmant, rien n'est original comme les scènes du début : les jeux de coquetterie de la jeune fille que suit de loin son amant, les discours superflus et la vaine surveillance de la tante dévote. Tout cela est vivant au plus haut degré, plein de feu et de relief.

Et quel intérêt historique se joint ici au charme que l'on goûte à ce mélange exquis de l'esprit dans le naturel. Oui, nous sommes bien en Espagne, à l'apogée de la civilisation de ce pays, dans le Madrid du comte-duc. Voici ses jardins et les belles fontaines du Prado, de construction toute récente. La venue de la décadence n'est pas encore trop visible, et Lope peut se réjouir au spectacle des grandeurs de la patrie encore debout. Voici l'église de la Trinité; la messe vient de finir, et la foule s'empresse sur les degrés; foule bénie des amoureux, éminemment propre à leurs entreprises que servent les valets alertes. C'est le moment où, malgré les duègnes et les écuyers, s'échangent les signes d'intelligence, et où se déploie « ce jeu muet du regard, » si bien décrit par Lope dans le Cavalier d'Olmedo. On aurait facilement ici le pendant du tableau qu'Ary Scheffer a tiré du Faust de Gœthe, mais à coup sûr Belise aurait une autre attitude que Marguerite, et son visage n'aurait pas la même expression. Je conçois chez Lisardo

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le regard de Faust, mais l'ami dévoué, l'excellent Riselo, n'aura rien de la physionomie de Méphistophélès.

C'est encore à la scène espagnole que nous avons emprunté les déguisements, comme nous lui devons cette architecture toute pleine d'escaliers dérobés, de portes secrètes, de pavillons mystérieux, de retraites pour les galants ; en un mot, tout cet attirail auquel personne ne renonce encore. Le déguisement de Beltran en médecin a été introduit, comme on sait, par Molière, dans Y Amour médecin, acte III, scène v. Molière a aussi adopté les noms espagnols de Lisardo et de Belise. Cela prouve que le théâtre de Lope de Vega ne lui était pas inconnu, et que la comédie espagnole a eu plus d'influence qu'on ne croit non pas seulement sur Corneille, traducteur de la Verdad sospechosa d'Alarcon, mais sur Molière lui-même, au moins dans ses pièces d'intrigue.

La réputation du théâtre espagnol était grande à Paris, sous Richelieu, et cette réputation semble s'être résumée en Lope de Vega, puisque Corneille ignorait le nom de Guilhem de Castro, et regardait Lope comme l'auteur de las Mocedades del Cid. L'Espagne attirait les regards du globe, et les œuvres créées par ses ingenios, servaient d'enseignement à tous. Le joli rondeau de Voiture :

Ma foi , c'est fait de moi , car Isabeau M'a conjuré de lui faire un rondeau, etc.

n'est que la traduction d'un sonnet que Lope, suivant son usage, avait introduit dans sa comédie de la Niña de Plata. C'est aussi au Burlador de Sevilla que Molière a emprunté le trait final du sonnet d'Oronte dans le Misanthrope :

Belle Philis , on désespère, Alors qu'on espère toujours *.

La politique avait donc mis à la mode l'idiome el la Littérature de l'Espagne. Mais une circonstance peu connue contribua Burtoul à mettre en vogue à Paris le théâtre espagnol. La reine Marie-Thérèse emmena de Madrid avec elle la troupe de Sébastien de Prado, et la lit jouer à la cour pendant tout l'hiver de 1661. Quand ces représenta-

Í . El que un bien gozar espera

Quanto espera desespera.

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tions eurent cessé, Sébastien de Prado et sa troupe ne quittèrent point Paris; ils y demeurèrent encore onze ans, de 1661 à 1672, et jouèrent pendant tout ce temps d'abord sur le théâtre du Petit-Bourbon, ensuite sur le théâtre du Palais-Royal, conjointement avec la troupe des Italiens et avec celle de Molière. La vogue de ces représentations dut être grande, car Sébastien de Prado et sa femme, la fameuse Francesca Bezon, étaient possesseurs, à leur retour en Espagne, d'une fortune telle qu'ils purent se retirer du théâtre et vivre dans l'opulence.

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