‹ Œuvres dramatiquesChapitre 51 sur 290 · SCÈNE II Les mêmes. Entre BELTRAN · texte numérisé non relu

SCÈNE II Les mêmes. Entre BELTRAN

beltran. — J'ai attendu d'avoir perdu de vue cette méchante sorcière pour vous remettre certain papier qui vaut son pesant d'or. Vous me donneriez un diamant pour chaque lettre, que ce serait encore pour rien.

lisardo. — Voudrais-tu rire, Beltran?

beltran. — Rire en présence de Riselo?... Mais vous n'avez pas entendu le meilleur. Oui, je vous apporte en outre une faveur si précieuse, que l'enveloppe du billet vaut seule ce que je demande. (// montre un gant.) Au sortir de l'église Relise m'aperçut, et soudain, d'une étoile de ses yeux, me fit un signe avec une grâce telle qu'on eût dit le sourire de l'aube. Elle s'approche du bénitier comme pour prendre l'eau sainte, et (voyez un peu l'hypocrite!) elle se retourne, me regarde, et, glissant dans son gant le papier, elle le suspend à la croix, comme un objet perdu. Je m'avance aussitôt, et m' adressant à la foule qui entourait le bénitier : « Il est à moi, » dis-je; et le soleil, qui déjà s'acheminait, retourne sa lumière vers l'orient. Elle me remercia en riant de la grâce et de la prestesse avec laquelle je m'étais emparé de son gant.

lisardo. — Voyons... {Après f avoir examiné.) Eh bien ! je proclame que cet esprit divin n'est pas inférieur à sa beauté.

beltran. — Gomment! C'est là tout?

lisardo. — Tu recevras- pour ce gant des chausses, un pourpoint et un surtout.

beltran. — O merveille unique, inouïe! Un gant t'ahri-

quer des vêtements ! c'est ordinairement l'office de la main. — Et pour le billet, que me donnez-vous?

lisardo. — Une douzaine de chemises.

beltran. — 0 papier qui a fait beaucoup plus qu'un moulin à papier! vous vous ressemblez toutefois, car tu as ' blanchi et mis à neuf toute ma vieille défroque

lisardo. — Gant charmant, si vous ne m'inspirez pas de folies , c'est que je veux premièrement lire ce billet. Pardonnez-moi si je ne vous montre pas ma reconnaissance pour servir d'enveloppe à une si grande faveur. Est-il d'ailleurs bien étonnant que ce gant renferme le papier qui m'est adressé, puisque lui-même couvrait naguère une main de papier2?

beltran. — Vous rendez un digne hommage à la beauté de cette main ; mais sa foi ne mérite pas moins d'éloge, car - Belise vous assure que ce papier vient du cœur. Lisez, monsieur, je vous en supplie.

lisardo. — Je lis, et mes yeux seront éclairés parl'Amour : « Pendant que sommeille la jalousie de ma tante, et que veille la petite esclave, les yeux à demi fermés, je t'écris à minuit, lumière de ma vie ; et puisque je ne puis écrire sans employer la ruse, écoute deux choses que me conseille l'Amour dans sa pitié pour nous. Pour tromper un père jaloux et cette tante si peu bienveillante, je vais, cher époux, feindre un accident qui amène les pâles couleurs. Cherche parmi tes amis un médecin qui me visite, après l'avoir informé de tout, si ma proposition ne te déplaît. Il devra dire que le seul remède à ce mal, c'est, après avoir pris du fer, de profiter de ce beau mois de mai pour se promener, et on le croira. J'aurai soin aussi de perdre quelquefois connaissance, et on aura à m'ordonner quelque sirop de choses insignifiantes, bien que, s'il le fallait, mon amour ne craignit pas un breuvage de feu. Je sortirai sous ce prétexte tous les matins. J'irai tantôt à Atocha, tantôt

1 . Toujours de l'esprit chez ces valets. On sait assez que le papier se fabrique avec de vieux chiffons.

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