‹ Œuvres dramatiquesChapitre 55 sur 290 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

Les mêmes, LEONOR, SALUCIO, et ensuite LïSARDO et BELTRAN.

leonor. — Voici le médecin, monsieur.

prudencio. — Approche un autre siège, Leonor.

(On voit entrer B 'ltran en costume de médecin, avec la cape, le bonnet, les gants et les anneaux ' . Il est accompagné de Lisardo.)

lisardo, bas. — Fais attention qu'il ne s'agif plus de rire.

4 . Probablement les anneaux constellés dont parle Molière dans V Amour médecin, acte III, se. V.

L'EAU FERRÉE DE MADRID

beltran, gravement. — Que Dieu garde Vos Seigneuries. Où est la malade?

TEODORA. — La VOici.

lisardo, à part. — Qui pourrait arrêter l'amour, quand il a triomphé de tant d'obstacles?

beltran. — Je viens, de la part de doña Inès, une amie de Belise, à qui celle-ci a conté son mal, ce matin, à la messe : doña Inès a une fille qui souffre de la même indisposition. — Voyons le pouls.

belise. — Je ne doute pas qu'il ne donne des signes suffisants. Je l'ai senti, à votre entrée, qui s'élevait encore davantage.

lisardo, à part. — Si tel est votre état, ô gloire de ma vie! que dirai-je du mien? Assurément, s'il me tàtail ]e pouls, à moi, il me trouverait une fièvre à lui brûler les doigts.

beltran. — Voyons l'autre main; celle-ci nous a déjà dit la vérité.

prudencio. — Sera-t-il nécessaire, seigneur docteur, que ma fille se mette au lit ^

beltran. — Je n'y vois pas d'inconvénient, niais ce n'est pas le moment; tout à l'heure elle va prendre du sirop. — (A Belise.) Dites-moi maintenant ce que vous éprouvez, et surtout dites la vérité.

belise. — Je souffre d'être seule, et je voudrais causer, parler avec quelqu'un. Si je m'approche de la fenêtre, je vois sans doute beaucoup de monde, mais n'apercevant pas ce que je désire, je perds aussitôt envie de l'ouvrir. Je sens là, sur le cœur, je ne sais quel poids douloureux, qui me coupe la respiration. S'il me prend une fantaisie, je vois arriver quelqu'un sous la forme d'une tante, qui m'empêche de regarder.: je dis une tante vivante, une tante en chair et en os, qui me fatigue et m'ennuie par ses défenses de regarder. Je ne voudrais pas offenser Dieu, mais je ne sache pas que ne pas avoir d'yeux ligure dans ses commandements. De plus, l'oppression que me cause cette défense m'empêche également de parler, et me serre le cœur. Je voudrais parler, je ne puis. Mais j*es-

père qu'avec l'aide de Dieu et de vos soins , vous m'en fournirez le moyen.

beltran. — Gela demande réflexion; le moment d'ailleurs, n'est pas favorable. Je ferai en sorte qu'il vous soit loisible de parler et de rire honnêtement. — En montant une côte, un escalier, ou toute autre montée, qu'éprouvezvous?

belise. — Il me semble que j'étouffe.

beltran. — Vous ne vous sentez pas légère? relise. — Le moyen?

beltran. — Ce moyen, je vous le donnerai. Pour le moment, il ne s'agit que de prendre du fer pendant quatre matins, et d'aller vous promener au Soto, au Prado ou à Atocha, en prenant bien garde d'éviter les rayons du soleil; car, selon le mot de Galien :

Quando ferrum tometur, Sol in copite non detur.

Le soleil détruit les effets de la cure.

lisardo, à part. — Que le ciel te confonde! Amen I S'ils savaient un mot de latin, tout serait perdu.

beltran. — On pourra commencer dès demain; car hier était opposition de la lune, èt selon le docteur Laguna :

Per opposita luna Non fuit ulla emissio.

lisardo, à part. — Autre sottise. Je suis sur des charbons ardents.

beltran. — Enfin, à partir d'aujourd'hui, je compte faire disparaître cette mélancolie dont vous vous plaignez en vous envoyant des musiciens. Je vous prête de plus cet anneau : grande est sa vertu. Je ne puis toutefois vous le prêter que sur un gage, car, ma parole d'honneur, il ne m'appartient pas.

prudencio. — Jésus! Parlez : quel gage vous faut-il?

beltran. — Rien que l'anneau que vous portez, Belise.

prudencio. — Donnez-le bien vite, ma fille":

belise. — Vraiment, le vôtre a une telle vertu ?

L'EAU FERRÉE DE MADRID

otavio. — Serait-ce un ongle de la grand'bête (1). seigneur docteur?

beltran. — Non, monsieur, car nous en trouverions une plus grande, et sans aller bien loin. Il s'agit d'un certain animal plein d'affection pour les femmes, et de là la raison des merveilleux effets de mon anneau.

lisardo, à part. — Il a eu de l'esprit, cette fois, et c'est fort adroitement qu'il lui a remis mon anneau en échange du sien.

beltran. — Sortez dès demain matin, après avoir pris une demi-écuelle d'eau bien ferrée. Ce remède, joint à la promenade, dissipera toute espèce d'obstructions et de vapeurs, et le soir venu, je suis sûr que vous m'enverrez mille bénédictions. — (A Lisardo.) Seigneur licencié, examinez le pouls de cette dame. — {A Prudencio.) C'est un étudiant des plus distingués, mais encore un peu timide, en sa qualité d'assistant. Avancez, ne craignez rien.

(Lisardo tâte le pouls à Belise.)

lisardo. — Je le trouve duriuscule, repoussant et même un peu capricanl. — [A part.) Et j'ai le front de débiter de tels mensonges!...

beltran. — Je vais faire ma visite à certaines dames du voisinage.

lisardo, à part. — Je ne me sens plus de joie.

prudencio, mettant de l'argent dans la main de Beltran. — Que Votre Grâce m'excuse et veuille bien accepter...

beltran. — Je n'en ferai rien.

lisardo, à part, à Beltran. — Tu acceptes, coquin?

beltran. — Ahî que d'ennuis! — Que Dieu garde Votre Grâce.

(Sortent Beltran et Lisardo.)

1. Cervus alces. Animal particulier par la disposition de ses cornes.

JOURNÉE J, SCÈNE VI. tii

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